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Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

« La femme qui conduit le gros camion ! »

Au fil de mes voyages à travers le Canada — dont le but était d’interviewer des vétérans des secteurs minier, métallurgique et pétrolier —, l’une des questions que j’abordais était celle-ci : « À quel point les femmes ont-elles été présentes (ou absentes) dans votre milieu de travail? » Invariablement, je recevais la même réponse : presque totalement absentes. La plupart des répondants chevronnés déclaraient qu’à l’époque, on ne retrouvait tout simplement pas de femmes dans les écoles de génie. Néanmoins, plusieurs femmes réussissaient à dénicher un poste administratif au sein du monde des ressources naturelles.

Aujourd’hui, lorsque je vais dans les écoles pour m’adresser aux jeunes, ce n’est pas à moi qu’ils veulent parler : c’est à la femme qui conduit le gros camion !

Plus récemment, plusieurs compagnies ont déployé des efforts afin d’augmenter le nombre de femmes qui occupent des postes qualifiés. Eric Newell, ancien directeur général de Syncrude, explique comment la compagnie a mis en œuvre son programme Bridges au milieu des années 90 : un programme qui visait à encourager les travailleuses à faire le saut de leur rôle administratif vers un poste dans un monde majoritairement constitué d’hommes. « Pendant deux semaines, on leur enseignait les métiers techniques, ensuite elles étaient jumelées à un travailleur et, finalement, elles devaient travailler sur un cycle de travail de 28 jours. […] Aucune n’a demandé à reprendre ses anciennes fonctions. En définitive, 25 % de nos conducteurs de camions de 40 tonnes étaient maintenant des femmes (comparativement à 4 % ou 5 % auparavant). Nous avons même reçu le prix Maclean’s du meilleur employeur de l’année. […] Aujourd’hui, lorsque je vais dans les écoles pour m’adresser aux jeunes, ce n’est pas à moi qu’ils veulent parler : c’est à la femme qui conduit le gros camion! »

Perspective au niveau du sol d’un camion lourd et d’une pelle mécanique chez Syncrude. Photo courtoisie de Syncrude Canada Ltd.

Perspective au niveau du sol d’un camion lourd et d’une pelle mécanique chez Syncrude. Photo courtoisie de Syncrude Canada Ltée.

De nos jours, la majorité des jeunes diplômés universitaires sont des femmes, et même si les programmes de génie sont encore reconnus pour leur sous-représentation des femmes, les taux d’inscription ont néanmoins considérablement augmenté. Ainsi, il est moins probable que les femmes choisissent ou obtiennent un emploi dans les domaines des sciences, de la technologie, du génie et des mathématiques. Cette réalité contraste nettement avec la situation de tous les autres domaines d’études ou presque, où les femmes comptent pour la majorité des diplômés. Comment expliquer ce phénomène? Pourquoi les femmes sont-elles moins tentées et moins susceptibles de trouver un emploi dans le secteur des ressources naturelles?

Les parents, les enseignants et les mentors jouent tous un rôle très important pour une jeune femme.

« Assez curieusement, dans le secteur minier, nous n’avons pas réussi… à susciter l’intérêt des femmes envers ce domaine », déclare le Dr Samuel Marcuson, ancien vice-président de Vale. « Lorsque j’ai commencé à travailler, dans les années 1970 et 1980, on retrouvait beaucoup de photos de pin-up et de femmes nues sur les murs. Alors, à cette époque, les femmes qui se joignaient à ce milieu devaient forcément tolérer cela. » Ces comportements ont bel et bien été bannis du lieu de travail, mais, comme l’explique le Dr Marcuson, il aura fallu plusieurs décennies pour que la plupart des compagnies en viennent à les interdire.

 

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

Même si les milieux de travail s’efforcent d’être beaucoup plus invitants, des difficultés peuvent tout de même persister. La Dre Mary Wells, doyenne associée et professeure en génie à l’Université de Waterloo, explique que les femmes peuvent être soumises à des microagressions. Il s’agit d’offenses brèves, commises de façon verbale ou physique, parfois non intentionnelles, qui se transforment en affronts. Par exemple, selon la Dre Wells, la « réaction de surprise que reçoit une femme qui déclare à ses collègues qu’elle est ingénieure » en est un exemple. « À la longue, cela peut avoir un effet négatif et débilitant. » Les horaires de travail de plusieurs emplois de l’industrie des ressources naturelles peuvent également faire en sorte qu’il soit difficile pour une femme de passer du temps avec sa famille. En fait, « le taux d’abandon chez les femmes est beaucoup plus élevé en milieu de carrière, […] là où les horaires de travail sont moins souples », d’ajouter la Dre Wells. Sur une note plus positive, certaines entreprises offrent du mentorat et s’adaptent de plus en plus aux besoins des familles. « L’Entreprise CEZinc, par exemple, a instauré une politique qui oblige les employés à terminer les réunions avant 16 h 30 », explique la Dre Wells. L’avenir lui semble prometteur étant donné que les hommes sont de plus en plus engagés dans les obligations familiales. Ainsi, le fait qu’incombent maintenant aux hommes des responsabilités telles que les congés parentaux ou le besoin de terminer le travail plus tôt pour aller chercher les enfants à la garderie a permis de faire comprendre aux employeurs les difficultés qui étaient habituellement l’apanage des femmes.

L’avenir saura nous le dire, mais une influence positive fait son œuvre bien plus tôt, conclu la Dre Wells. « Les parents, les enseignants et les mentors jouent tous un rôle très important pour une jeune femme. »

 

Photo courtoisie de RHiM

Photo courtoisie de RHiM

Remerciements :

Merci mille fois à Eric Newell, Sam Marcuson, Mary Wells et à tous les autres répondants pour leur rigueur et leur candeur. J’aimerais accorder une mention spéciale à ma chère amie Cloé, qui est un exemple dans le domaine.

Image en couverture courtoisie du Conseil des ressources humaines de l’industrie minière (RHiM)

Sources :

Catalyst. 2013. « Catalyst Quick Take: Women in Male-Dominated Industries and Occupations in U.S. and Canada ». New York : Catalyst. (en anglais seulement) http://www.catalyst.org/knowledge/women-male-dominated-industries-and-occupations-us-and-canada

HANGO, Darcy. 2013. « Les différences entre les sexes dans les programmes de sciences, technologies, génie, mathématiques et sciences informatiques (STGM) à l’université. » Regards sur la société canadienne, décembre, produit no 75-006-x au catalogue de Statistique Canada. http://www.statcan.gc.ca/pub/75-006-x/2013001/article/11874-fra.htm

MARCUSON, Sam. 23 juillet 2015. Entrevue avec Sam Marcuson, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière. Toronto, Ontario, en personne (entrevue réalisée par William McRae).

Ressources naturelles Canada. Août 2014. « 10 faits sur les ressources naturelles au Canada ». https://www.nrcan.gc.ca/sites/www.nrcan.gc.ca/files/files/pdf/10_key_facts_nrcan_f.pdf

NEWELL, Eric. 22 avril 2015. Entrevue avec Eric Newell, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière. Edmonton, Alberta, en personne (entrevue réalisée par William McRae).

WELLS, Mary. 6 octobre 2015. Entrevue téléphonique avec Mary Wells, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière (entrevue réalisée par William McRae).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

« Entrez au couvent ! » : Trouver l’histoire de la métallurgie dans un monastère

Bien que l’histoire de la métallurgie canadienne soit d’importance nationale, notre collection dans ce domaine est plutôt restreinte. Avant de pouvoir décider quoi collectionner, il me fallait acquérir une meilleure compréhension du sujet. Par conséquent, en juin 2015, je suis allée à la Georg Fischer Iron Library dans le petit village suisse de Schlatt pour y séjourner pendant trois semaines à titre de chercheuse résidente, en vue d’étudier l’histoire de la métallurgie, et le transfert de la technologie entre l’Europe et le Canada.

 

Figure 1. Klostergut Paradies.

Figure 1. Le monastaire de Klostergut Paradies, près du village de Schlatt en Suisse.

 

La Iron Library possède la plus importante collection de livres au monde sur l’exploitation minière et la métallurgie (Figure 1). Elle est située à Klostergut Paradies, un ancien monastère établi par l’Ordre des Pauvres Dames (clarisses) en 1253. En 1918, Georg Fischer AG (GF), un important fabricant de fer, d’acier et de plastique a acheté le couvent avec ses terres agricoles en vue de cultiver des aliments pour les travailleurs de la compagnie. À l’intérieur du monastère, Fischer a découvert une grande bibliothèque de livres portant sur les mines et la métallurgie et, plutôt que de la démanteler, la compagnie a décidé d’investir dans la collection. Aujourd’hui, les ressources documentaires de la bibliothèque sont sans égales dans le monde (Figure 2). Entourée de villes possédant une riche histoire métallurgique, la Iron Library offre un environnement parfait pour étudier le domaine.

 

Figure 2. Bibliothèque et centre de formation de la Georg Fischer Iron Library.

Figure 2. Bibliothèque et centre de formation de la Georg Fischer Iron Library.

 

J’avais un plan de recherche ambitieux pour mon séjour de trois semaines. J’ai commencé en consultant des monographies portant sur l’histoire de la métallurgie en général, et sur l’histoire de la métallurgie européenne. Cela m’a permis de placer les développements au Canada dans un contexte culturel et technologique plus large. Ensuite, j’ai examiné les ressources archivistiques de GF pour déterminer les liens avec les entreprises canadiennes. En fait, la collection archivistique s’est avérée très intéressante. Elle contenait des dossiers sur les turbines Fischer fournies pour les projets Kitimat‑Kemano d’Alcan, les centrales Bersimis d’Hydro‑Québec et la centrale Sir Adam Beck No. 2 d’Hydro-Ontario. J’ai été étonnée de découvrir que, en 1956, le professeur Gérard Letendre qui, selon des chercheurs canadiens, avait conseillé le premier ministre Duplessis de ne pas investir dans l’industrie de l’acier au Québec, avait demandé des capitaux de GF pour un centre de recherche métallurgique au Canada. Les documents montrent également que, lorsque Gordon MacMillan, vice‑président de la Canadian Car Company, avait demandé à visiter les usines de GF en 1956, le dirigeant de GF avait refusé sans ambages, en répondant   cavalièrement qu’il était « enclin à considérer la visite envisagée dépourvue de l’avantage (…) et juge préférable pour [MacMillan] d’annuler votre visite à Schaffhouse. »

 

Figure 3. Turbine Pelton conçue pour le projet Kitimat Kemano d’Alcan en Colombie-Britannique.

Figure 3. Une turbine de type Pelton conçue pour le projet Kitimat-Kemano d’Alcan en Colombie-Britannique.

 

Enfin, j’ai consulté des manuscrits et des publications uniques datant des quinzième au dix‑huitième siècles, contenant des dessins, des clichés et des gravures sur bois, comme L’art d’exploiter les mines de Jean‑François Morand, et Theatrum Machinarum, de Jacob Leupold. Les images que j’ai trouvées ont remis en question mes hypothèses sur les rôles des femmes dans le domaine de l’exploitation minière et de la métallurgie, un sujet que je dois maintenant étudier de façon plus approfondie (Figure 4).

 

Figure 4. (A) Des femmes travaillant dans une mine de charbon au début des années 1700. (B) Cette miniature en ivoire montre des femmes forgeant de l’acier de Damas.

Figure 4. (A) Des femmes travaillant dans une mine de charbon au début des années 1700. (B) Cette miniature en ivoire montre des femmes forgeant de l’acier de Damas.

 

J’ai visité une usine de fer de GF à Singen, en Allemagne, ainsi qu’une usine de plastique à Schaffhouse, en Suisse; j’ai rencontré le personnel de GF et des chercheurs invités venant d’aussi loin que le Népal et le Japon. Pourtant, de façon fortuite, la recherche à la Iron Library a révélé une histoire inattendue de « collection et connexion ». La bibliothèque contenait une collection de Polonica, une documentation sur la métallurgie publiée en Pologne entre les années 1960 et le début des années 1980. Comment la Iron Library était‑elle parvenue à acquérir une telle collection? Comme l’a révélé la correspondance archivistique, au début des années 1960, la bibliothèque avait fait des démarches auprès de l’Académie des mines et de la métallurgie, à Cracovie, lui demandant de l’aide pour acquérir des publications produites en Pologne, communiste à l’époque, qui n’étaient pas disponibles à l’étranger.

 

Pourtant, de façon fortuite, la recherche à la Iron Library a révélé une histoire inattendue de « collection et connexion ».

 

L’un des professeurs, M. Jerzy Piaskowski, qui possédait une collection privée sur l’histoire de la métallurgie, a accepté avec enthousiasme de fournir des livres et des revues en échange de matériel publié en Europe occidentale. À l’époque, comme Piaskowski a expliqué dans l’une de ses lettres, c’était la seule façon que des livres de l’Ouest pouvaient se rendre à un chercheur à partir du bloc communiste. M. Piaskowski a produit des bibliographies manuscrites, qu’il a postées à la Iron Library. Le personnel de la Iron Library procéderait à une sélection et retournerait les bibliographies à M. Piaskowski. Ce dernier a ensuite acheté les livres et les a envoyés à la Iron Library, accompagnés d’une liste de publications qu’il désirait recevoir en retour, de valeur équivalente à son envoi. Cette coopération a duré pendant près de deux décennies. À un moment donné, au milieu des années 1960, la Iron Library a invité M. Piaskowski pour une visite. Il a répondu de façon diplomate – pour ne pas offenser les examinateurs à la censure et mettre en péril ses communications futures avec la Iron Library – qu’il était impossible pour lui de voyager à l’extérieur de la Pologne. Lorsque le personnel de la Iron Library a changé et que les politiques sur les collections sont devenues plus pragmatiques au début des années 1980, le nouveau bibliothécaire a donné à entendre, dans l’une des dernières lettres adressées à M. Piaskowski, que les livres en polonais n’étaient pas utiles pour la clientèle de la Iron Library. « Peut‑être que, présentement, il n’y a personne qui peut lire mes documents » – a répondu M. Piaskowski – « mais il y en aura à l’avenir ». J’aimerais pouvoir lui dire qu’il avait raison.

 

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

 

Ressources :

Catalogue de la Eisenbibliothek, Schlatt

Remerciements :

J’aimerais remercier la Georg Fischer Iron Library Foundation pour son généreux soutien à l’égard du programme de chercheurs en résidence. Le merveilleux personnel de la Iron Library : Franziska, Florian et Uta, ont rendu mon séjour vraiment spécial.

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Plastiques instables : Défis au chapitre de la conservation des collections muséales

Les plastiques sont tellement ancrés dans vos vies qu’on n’y pense même pas sauf quand on cherche le symbole de produit recyclable. Les musées, cependant, doivent y prêter une attention toute particulière, puisqu’ils comportent des défis de taille constants sur le plan de la collecte et de la preservation (Figure 1).

 

« La préservation des plastiques est une préoccupation croissante chez les restaurateurs en raison de l’instabilité de certaines matières ».

 

 

Figure 1. Dans les entrepôts de la Société des musées de sciences et de technologie du Canada, beaucoup de petits objets fabriqués à partir des premières matières plastiques sont entreposés à des températures froides et constantes dans une pièce prévue à cette fin.

Figure 1. Dans les entrepôts de la Société des musées de sciences et de technologie du Canada, beaucoup de petits objets fabriqués à partir des premières matières plastiques sont entreposés à des températures froides et constantes dans une pièce prévue à cette fin.

 

Le premier plastique synthétique a été breveté en 1865; l’année 2015 marque donc les 150 ans du plastique. Nous collectionnons des objets de plastique non pas pour présenter des exemples des matières plastiques mêmes, mais pour rappeler que le plastique représente une part importante de l’histoire du Canada sur le plan technologique et social (Figure 2). Le caoutchouc a été l’une des premières matières plastiques à voir le jour; il n’est donc pas difficile d’imaginer la quantité d’objets de caoutchouc que compte une collection d’artefacts technologiques – pneus, chambres à air, joints et bagues d’étanchéité, tapis de plancher, toiles, câbles, élastiques… il y en a partout.

 

 

Figure 2. (A) La friabilité causée par la dégradation de l’acétate de cellulose est nettement visible sur cette poignée appartenant à un véhicule Town and Country de marque Chrysler datant de 1948. (B) La dégradation du nitrate de cellulose est visible sur l’embout de cette pipe. (C) Dégradation de l’ébonite sur un stéthoscope datant du XIXe siècle. (D) Signes de dégradation du caoutchouc sur ce masque à gaz de la Grande Guerre, causée par une exposition à l’oxygène et à la lumière.

Figure 2. (A) La friabilité causée par la dégradation de l’acétate de cellulose est nettement visible sur cette poignée appartenant à un véhicule Town and Country de marque Chrysler datant de 1948. (B) La dégradation du nitrate de cellulose est visible sur l’embout de cette pipe. (C) Dégradation de l’ébonite sur un stéthoscope datant du XIXe siècle. (D) Signes de dégradation du caoutchouc sur ce masque à gaz de la Grande Guerre, causée par une exposition à l’oxygène et à la lumière.

 

 

La préservation des plastiques est une préoccupation croissante chez les restaurateurs en raison de l’instabilité de certaines matières. Beaucoup d’études sont menées à ce sujet en Europe, la plupart portant sur l’utilisation du plastique dans les œuvres d’art et les objets décoratifs. Le projet PoPArt est un bel exemple. La présence du plastique dans les collections d’artefacts technologiques suscite beaucoup moins d’intérêt et c’est ce qui nous préoccupe. En 2010, l’Association canadienne pour la conservation et la restauration des biens culturels a parrainé un atelier auquel ont participé d’éminents spécialistes canadiens, dont Scott Williams et Julia Fenn. Cet atelier portait sur le plastique dans la collection de la Société des musées de sciences et technologies du Canada.

 

Figure 3. (A) La coloration formée par la résine urée-formaldéhyde sur les pièces moulées de ce téléphone à cadran de marque Philco est bien visible. (B) Cet échantillon d’un des premiers câbles télégraphiques sous-marins, isolé de gutta-percha, est en fait remarquablement bien conservé.

Figure 3. (A) La coloration formée par la résine urée-formaldéhyde sur les pièces moulées de ce téléphone à cadran de marque Philco est bien visible. (B) Cet échantillon d’un des premiers câbles télégraphiques sous-marins, isolé de gutta-percha, est en fait remarquablement bien conserve.

 

 

Pourquoi sommes-nous préoccupés par les matières plastiques dans notre collection? Parce que nous en voyons partout. Le plastique est sans doute la matière qui a eu la plus grande incidence sur l’électrification du monde, ayant permis la production de câbles (dont le câble transatlantique de 1854 à 1858, puis de 1865 à 1866), de matériaux isolants et de pièces moulées destinées à des produits de consommation, comme les récepteurs téléphoniques. Notre collection sur les transports renferme une panoplie de pneus de caoutchouc, ainsi que des volants en plastique, des poignées et des lunettes de sécurité (munies d’une couche de plastique intercalée entre deux lamelles de verre), un tableau de bord moulé, des panneaux intérieurs, des raccords et des revêtements de vinyle. L’aviation utilise des matières plastiques semblables. Le plastique est en fait l’une des grandes avancées technologiques des années séparant la Première et la Deuxième Guerre mondiale ayant donné lieu à d’importantes innovations dans le secteur de la construction d’aéronefs durant cette période. Sur le plan de la conception, le plastique – combiné à notre capacité de mouler des pièces complexes – est à l’origine de la création d’objets décoratifs qui sont devenus des icônes du XXe siècle, dont des radios, des lampes, des téléphones, des meubles et des accessoires de mode.

 

 

Le plastique est une matière fascinante. Nous sommes énormément redevables aux premiers pionniers du secteur chimique, dont les réalisations ont permis qu’il soit omniprésent dans nos vies aujourd’hui.

 

 

Figure 4. La friabilité.

Figure 4. La friabilité.

 

 

 

À quoi ressemble le plastique qui se détériore? Il devient friable (Figure 4), collant, présente des altérations en surface ou change de couleur. Certaines matières plastiques (comme le nitrate de cellulose) libèrent un gaz invisible qui, en présence d’humidité, peut former de l’acide sur les surfaces adjacentes, ce qui entraînera la désintégration des composés organiques et la corrosion des métaux. Le nitrate de cellulose dont sont composés les boutons d’un vieux vêtement, par exemple, finira par trouer le tissu et détériorer toutes les pièces de métal décoratives ou tiges des boutons. On devrait donc les retirer et les entreposer séparément, même si cela vous brise le cœur.

 

 

 

 

La Division de la conservation et de la collection est chargée de prendre soin de la collection nationale de la Société des musées de sciences et technologies du Canada, en assurant la pérennité des artefacts, leur préservation et leur hébergement.

 

 

 

 

 

Alyssum 1

Le jardin de nickel : Les aventures d’un spécialiste de l’histoire orale

Lorsqu’on leur demande d’où proviennent les métaux comme le nickel, la plupart des gens disent qu’ils se trouvent dans les mines. De toute évidence, c’est un métal qu’on doit extraire du sol. Et si je vous disais que le nickel pouvait être cultivé? Et si, au lieu d’extraire le minerai de nickel du sol, vous pouviez le faire pousser et le récolter chaque année? J’étais légèrement sceptique moi aussi, jusqu’à ce que j’aie le plaisir de discuter avec M. Bruce Conard, Ph. D., l’homme derrière cette initiative non traditionnelle visant à nettoyer le sol de surface d’une petite municipalité en Ontario.

 

Né à St-Louis, au Missouri, c’est peu après avoir reçu son doctorat en chimie physique de l’Iowa State University que M. Conard s’est joint à l’équipe de la société Inco (International Nickel Company). Au début, il a travaillé dans les laboratoires de Mississauga où il a cumulé des années d’expérience variée en pyrominéralurgie, électrochimie et hydrométallurgie qui l’ont éventuellement mené au poste de directeur de recherche sur les méthodes. Son travail le plus remarquable est survenu par la suite, lorsqu’il est devenu vice-président des sciences de l’environnement et de la santé au sein de la société. Grâce à sa vaste expérience en métallurgie, la principale tâche de M. Conard était d’étudier les effets ou les impacts des métaux sur l’environnement composé d’écosystèmes, d’animaux, de gens et de travailleurs au sein de l’entreprise. Même si une grande partie de son travail visait à rendre le milieu de travail plus sain et l’environnement plus sûr, il s’est souvent retrouvé à évaluer les risques des métaux en espérant mieux informer les organismes extérieurs et le public en général à ce sujet. Un des événements marquants de sa carrière est survenu en 2001, lorsque les citoyens de Port Colborne ont déposé un recours collectif contre Inco après avoir découvert que les premières activités de la raffinerie locale avaient pollué la surface du sol avec des niveaux élevés de nickel, de cuivre et de cobalt.

 

À la fin de la guerre en 1918, le gouvernement du Canada et les alliés avaient fait pression sur Inco pour qu’elle construise sa raffinerie à Port Colborne. Son emplacement à côté du lac Érié faciliterait le transport du nickel vers les États-Unis et l’Europe de l’Ouest. « Il n’y avait pas de nickel à Port Colborne, il fallait le faire venir de Copper Cliff (Sudbury). Pendant des années, le déchargement du nickel qui arrivait ainsi que la façon dont nous le raffinions ont fait pas mal de poussière », relate Conard. « Et la poussière s’envolait par la cheminée et se mêlait aux vents dominants avant de retomber au sol. Il y a plusieurs terres résidentielles et agricoles à Port Colborne ».

 

Après plusieurs années d’évaluation du risque effectué par Inco et le ministère de l’Environnement de l’Ontario, M. Conard a énoncé publiquement que les exploitations initiales d’Inco avaient été en cause. Les gens de Port Colborne ont donc décidé de déposer un recours collectif, mais l’évaluation avait également déterminé que les métaux dans le sol ne posaient pas de risque considérable pour l’environnement ni pour la population locale. Le recours collectif s’est poursuivi sur le motif que les concentrations élevées de nickel diminuaient la valeur marchande des propriétés dans le secteur. Une longue bataille devant les tribunaux s’ensuivit et le juge trancha qu’Inco devait payer 36 millions de dollars aux propriétaires des terres. Inco a ensuite porté la cause en appel et la Cour d’appel de l’Ontario a infirmé la décision de la cour inférieure estimant qu’il n’y avait aucune preuve de dévaluation des propriétés. De plus, la raffinerie Inco s’était conformée à toutes les lois réglementaires environnementales et gouvernementales en vigueur à ce moment; celles-ci étaient malheureusement très différentes avant les années 1960.

 

 

« L’héritage des métaux dans le sol nous préoccupe toujours aujourd’hui », explique Conard, qui a travaillé sur le problème pendant près d’une décennie pour essayer d’éliminer le plus de présence de nickel possible. « J’avais le rêve […] qu’Inco absorbe tout le nickel présent dans le sol […] et qu’il le mette dans des convertisseurs pour le récupérer ». Mais que voulait-il dire exactement par « absorber » tout le nickel présent dans le sol? « Je voulais utiliser des plantes hyperaccumulatrices », m’a-t-il expliqué, « des plantes (des alyssons) qui adorent accumuler du nickel dans leur biomasse. »

 

 

Alysson, Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

Alysson, Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

 

Il a travaillé avec des chercheurs du Département de l’agriculture des États-Unis qui ont sélectivement élevé différents types de plantes hyperaccumulatrices pour maximiser en quantité et en rapidité la prise de nickel. « Ils ont amélioré certains génotypes des plantes que nous avons testés dans les sols de Port Colborne », explique Conard. « Nous avons même testé une tonne de cendre accumulée après l’incinération de la biomasse récoltée en la mettant dans les convertisseurs pour récupérer le nickel. Et cela a fonctionné! » s’exclama-t-il. « Au lieu du maïs, nous faisions pousser du nickel ! »

 

 

Test de plantes alysson dans un champ de Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

Test de plantes alysson dans un champ de Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

 

Cette technique d’acquisition du nickel pourrait être utilisée dans les sols où la concentration de nickel est trop faible pour qu’il soit économiquement viable de l’exploiter par l’entremise d’une mine. Ce serait aussi une technique beaucoup moins envahissante pour récupérer les métaux. De plus, cette manière permettrait de reverdir les mines épuisées tout en continuant d’extraire de petites quantités de nickel. Conard a envisagé l’exportation de cette technique de remédiation par les plantes dans les pays plus chauds comme l’Indonésie. « On peut obtenir trois saisons par année là-bas grâce au climat. […] Elle serait également une bénédiction sociale, car les agriculteurs de subsistance pourraient faire plus d’argent à faire pousser du nickel qu’à faire pousser n’importe quoi d’autre », explique Conard. Son équipe s’est rendue à l’étape de tester l’alysson en Indonésie en s’assurant que la plante ne serait pas envahissante dans un pays étranger. « C’est à peu près au moment où j’ai pris ma retraite et malheureusement, plus rien n’a été fait par la suite », explique Conard.

 

« Nous avons même testé une tonne de cendre accumulée après l’incinération de la biomasse récoltée en la mettant dans les convertisseurs pour récupérer le nickel. Au lieu du maïs, nous faisions pousser du nickel ! »

∼ M. Bruce Conard

 

 

À ce jour, quelques autres pays comme les États-Unis et la France ont étudié l’alysson et ont fait des expériences, mais personne ne semble avoir dépassé la phase expérimentale de la culture des métaux. Grâce aux recherches disponibles, nous pouvons conclure qu’il y en a encore trop à apprendre au sujet de la plante, de sa phase de cueillette optimale et de sa prédisposition à l’envahissement dans certaines régions. « J’ai toujours un rêve illusoire à ce sujet », confesse Conard, « mais ces projets-là doivent être gérés par un champion ». Peut-être que le rêve a simplement besoin d’un nouveau Bruce Conard.

 

M. Bruce R. Conard, Ph. D., vice-président, Sciences de l’environnement et de la santé, Inco Limited. Photo courtoisie de Bruce Conard.

M. Bruce R. Conard, Ph. D., vice-président, Sciences de l’environnement et de la santé, Inco Limited. Photo courtoisie de Bruce Conard.

 

 

Remerciement :

Merci Bruce, d’avoir pris le temps de me rencontrer. La passion et la fierté que vous avez pour votre travail étaient palpables en votre présence et ont rendu l’entrevue très captivante.

 

Sources :

Conard, Bruce. Entrevue avec Bruce Conard, Projet « Échos » de l’histoire de la métallurgie et des mines, 23 août 2015. Toronto, Ontario, en personne (William McRae)

Werniuk, Jane. « Cleaning Up a Community ». Canadian Mining Journal. 6 juin 2004. http://www.canadianminingjournal.com/news/cleaning-up-a-community/1000156424/

Bowal, Peter et Sean Keown. « Nickel Shower : An Environmental Class Action ». Law Now. 28 février 2013. http://www.lawnow.org/environmental-class-action/