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Le pont du navire MV Ushuaia, expédition Homeward Bound, 2 au 21 décembre 2016. Photo : Carol Devine

En mer dans l’Antarctique : une expédition de femmes de science et de leadership, des déchets marins, et l’amour de la mer

La politique du pont ouvert est la meilleure.

En décembre 2016, j’étais dans l’Antarctique à bord du MV Ushuaia, un ancien vaisseau de recherche océanographique de la National Oceanic and Atmospheric Administration, aux États-Unis, en compagnie de 75 autres femmes scientifiques. Faisant partie de l’initiative Homeward Bound (site en anglais), un projet de dix ans visant à rehausser l’impact des femmes de science et de leadership dans la résolution de questions contemporaines urgentes, nous formions la plus grande expédition entièrement féminine en son genre. L’Antarctique était notre toile de fond, mais surtout, notre laboratoire vivant sur les changements climatiques.

Défilé d'un icebergs, péninsule antarctique. Photo : Carol Devine

Défilé d’un iceberg, péninsule antarctique. Photo : Carol Devine

 

Chrysalis SciArt avec la température de l'air et les données de vitesse du vent de l'échelle de Beauford. Photo : Carol Devine

Chrysalis SciArt avec la température de l’air et les données de vitesse du vent de l’échelle de Beauford. Photographié par Brett Foster, artiste, expédition Homeward Bound 2016 ; Carol Devine, conservatrice.

 

C’était l’été austral et le soleil brillait presque 24 heures, et à tout moment de la journée on trouvait des membres de notre équipe sur le pont, à observer l’équipage argentin au travail. Nous avons été témoins des impressionnantes techniques de navigation de ces marins qui manœuvraient parmi les glaces saisonnières, tout en entendant le « bip » incessant des données météorologiques qui s’enregistraient et en admirant le merveilleux défilé d’icebergs et de petits rorquals. La musique qui jouait sur le pont était invariablement du rock ou de la pop, mais entrecoupée parfois d’étonnantes pièces de musique classique qui semblaient si bien se marier à l’humeur de la météo : soleil, brouillard, ou vents atteignant 10 degrés sur l’échelle de Beaufort.

 

Un autre son qui nous accompagnait de temps à autre était celui d’une alarme assourdissante. La première fois que je l’ai entendue, j’ai cru qu’on avait frappé un iceberg, mais le capitaine nous a aussitôt rassurées, nous expliquant qu’il s’agissait plutôt d’une alerte nous avertissant de la présence d’essaims de krill à proximité, ces invertébrés étant un élément important de la chaîne alimentaire. L’océan Austral, ou Antarctique, est un bassin crucial à notre planète (en anglais) puisqu’il s’y emmagasine de la chaleur anthropique et du dioxyde de carbone, et qu’il contribue ainsi à réguler la température atmosphérique planétaire.

Dans ce périple, j’étais enthousiaste à l’idée d’en apprendre davantage sur l’état de la Terre, de la science et du leadership auprès de mes consœurs scientifiques qui venaient de partout au monde et de l’équipe du programme, dont des biologistes de la vie aquatique, une astronome, une mathématicienne, une glaciologue, une neuroscientifique et des collègues spécialistes en sciences sociales. Nous étions également accompagnées de femmes de leadership et de sciences — du domaine de l’écologie terrestre, p. ex. —, en plus de la « présence filmée » de Jane Goodall, primatologue, de Sylvia Earle, aquanaute et océanographe, et de Christina Figueres, diplomate et ancienne secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Nous avons en outre eu la chance de visiter les scientifiques et le personnel de la station de recherche argentine Carlini ainsi que les équipes de la station américaine Palmer et de Port Lockroy, l’historique base des forces armées britanniques qui date de 1944.

Le pont du navire MV Ushuaia, expédition Homeward Bound, 2 au 21 décembre 2016. Photo : Carol Devine

Le pont du navire MV Ushuaia, expédition Homeward Bound, 2 au 21 décembre 2016. Photo : Carol Devine

Nous nous sommes penchées sur le fait que, si de nombreuses femmes dirigent déjà des équipes de scientifiques et d’artisans du changement, de nombreux préjugés conscients ou inconscients continuent de barrer la voie au leadership féminin dans le domaine des STIM (les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques). En effet, selon l’UNESCO, seulement 28 % des chercheurs partout dans le monde sont des femmes. Or, les faits l’ont prouvé : une représentation équilibrée des sexes dans une équipe entraîne un meilleur rendement et une prise de décisions améliorée.

Pendant mon expédition marine de 20 jours, je me suis notamment employée à tenter de repérer des débris en mer, moi qui ai participé à un projet de collecte de détritus dans l’Antarctique (site anglais) 20 ans plus tôt. J’ai constaté, autant lorsque j’ai séjourné dans une station de recherche russe il y a plusieurs dizaines d’années que lors de mes récentes visites dans les trois stations de recherche, qu’en Antarctique, les gens et les groupes — qu’il s’agisse d’autorités gouvernementales, de scientifiques ou de touristes — doivent agir de façon responsable. Il nous faut réfléchir aux biens que nous apportons là-bas et aux déchets que nous générerons, et au risque d’introduire en Antarctique des espèces envahissantes par l’entremise de nos navires ou avions, et aussi de nos chaussures, de nos équipements et de notre matériel.

J’ai aussi participé à un projet de ramassage des déchets dans l’archipel de Svalbard, dans l’Arctique, lorsque le gouvernement norvégien a initié le grand nettoyage de cette région habitée la plus au nord du monde. J’ai gardé quelques échantillons des objets amassés sur les rives de l’archipel, et j’en ai fait une exposition virtuelle appelée Aquamess composée de représentations artistiques des détritus et d’images des paysages où nous les avons trouvés.

Aquamess, de Carol Devine.

Aquamess, de Carol Devine.

J’ai vu moins de débris marins dans l’Antarctique que dans l’Arctique, mais quand j’en trouvais, ils détonnaient tristement dans le décor, des taches de couleurs inusitées dans tous ces tons de terre feutrés qu’ont les pierres et la mousse qui recouvrent à perte de vue le blanc et le bleu des glaciers. En tout, j’ai trouvé dix détritus lors de nos excursions à pied, dont des petits morceaux ou des bouts de cordes de plastique, et une grosse bouteille verte de boisson gazeuse. Ce n’est là que la toute petite pointe de l’iceberg de la pollution de source humaine dans l’Antarctique, de toutes petites traces de ce qui sommeille dans les profondeurs des fonds marins. Les résultats d’une étude d’août 2016 sur les contaminants humains trouvés dans les fosses abyssales (en anglais) sont très inquiétants. Les scientifiques ont même décelé des polluants organiques de source humaine affectant de minuscules crustacés ressemblant à des crevettes et appelés amphipodes, et qui vivent à quelque 10 000 mètres sous la surface de la mer.

Aquamess en exposition dans le nouveau Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Aquamess en exposition dans le nouveau Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Nous continuons d’en apprendre sur la quantité, l’emplacement et l’impact des débris marins, de l’Antarctique à l’Arctique et de partout ailleurs. Nous savons toutefois qu’ils sont très nombreux, et nocifs pour la faune et la flore, c’est-à-dire pour tous les organismes (dont nous-mêmes) lorsqu’ils se décomposent et qu’ils s’introduisent dans la chaîne alimentaire. Ils étouffent nos océans. Certaines estimations (en anglais) indiquent que 50 à 80 % des déchets océaniques sont des matières plastiques.

C’est en 2007-2008 que le British Antarctic Survey et Greenpeace (en anglais) ont commencé à étudier les déchets marins dans l’Antarctique. Si elles n’ont d’abord pas trouvé de gros morceaux de plastique, les équipes ont tôt fait de découvrir cette matière dans des endroits plus éloignés et isolés, et dans les mers. Et en 2012, des scientifiques à bord de la goélette française Tara ont découvert des quantités inquiétantes de déchets dans l’Antarctique. D’ailleurs, pendant mon périple, j’ai vu un navire qui, selon Justine Shaw, l’écologiste terrestre qui nous accompagnait, faisait de la recherche sur ce sujet. Nous vivons en des temps incertains, mais remplis d’espoir. L’histoire antarctique est un formidable exemple de sagesse en ce qui concerne la valeur de la coopération internationale pour la science et l’innovation; nous en avons beaucoup discuté lors de notre expédition, et nous nous sommes engagées à respecter cette valeur et à la faire valoir dans tout ce que nous entreprenons.

Le Traité sur l’Antarctique de 1959, étonnamment conclu pendant la guerre froide, et son Protocole relatif à la protection de l’environnement de 1991, prescrivent que seules des activités pacifiques ou scientifiques sont permises sur le continent, rendent hommage à la beauté et à l’esthétisme de la région, et décrivent notre responsabilité de protéger l’écologie et la biodiversité antarctiques.

Il nous faut protéger ces ressources limitées, réduire et éliminer l’empreinte humaine sur les terres et les océans, et travailler à améliorer l’équité entre tous les humains de la Terre. Les pôles sont nos baromètres, nos miroirs, et de merveilleuses sources d’inspiration.

Carol Devine est une sociologue spécialiste de la santé mondiale et de la Terre, et l'une des 76 participantes de l'expédition Homeward Bound Women in Science et Leadership Antarctica 2016. Carol est membre de la Society of Women Geographers et du groupe d'experts en sciences sociales.

Carol Devine est une sociologue spécialiste de la santé mondiale et de la Terre, et l’une des 76 participantes de l’expédition Homeward Bound Women in Science et Leadership Antarctica 2016. Carol est membre de la Society of Women Geographers et du groupe d’experts en sciences sociales.

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

« La femme qui conduit le gros camion ! »

Au fil de mes voyages à travers le Canada — dont le but était d’interviewer des vétérans des secteurs minier, métallurgique et pétrolier —, l’une des questions que j’abordais était celle-ci : « À quel point les femmes ont-elles été présentes (ou absentes) dans votre milieu de travail? » Invariablement, je recevais la même réponse : presque totalement absentes. La plupart des répondants chevronnés déclaraient qu’à l’époque, on ne retrouvait tout simplement pas de femmes dans les écoles de génie. Néanmoins, plusieurs femmes réussissaient à dénicher un poste administratif au sein du monde des ressources naturelles.

Aujourd’hui, lorsque je vais dans les écoles pour m’adresser aux jeunes, ce n’est pas à moi qu’ils veulent parler : c’est à la femme qui conduit le gros camion !

Plus récemment, plusieurs compagnies ont déployé des efforts afin d’augmenter le nombre de femmes qui occupent des postes qualifiés. Eric Newell, ancien directeur général de Syncrude, explique comment la compagnie a mis en œuvre son programme Bridges au milieu des années 90 : un programme qui visait à encourager les travailleuses à faire le saut de leur rôle administratif vers un poste dans un monde majoritairement constitué d’hommes. « Pendant deux semaines, on leur enseignait les métiers techniques, ensuite elles étaient jumelées à un travailleur et, finalement, elles devaient travailler sur un cycle de travail de 28 jours. […] Aucune n’a demandé à reprendre ses anciennes fonctions. En définitive, 25 % de nos conducteurs de camions de 40 tonnes étaient maintenant des femmes (comparativement à 4 % ou 5 % auparavant). Nous avons même reçu le prix Maclean’s du meilleur employeur de l’année. […] Aujourd’hui, lorsque je vais dans les écoles pour m’adresser aux jeunes, ce n’est pas à moi qu’ils veulent parler : c’est à la femme qui conduit le gros camion! »

Perspective au niveau du sol d’un camion lourd et d’une pelle mécanique chez Syncrude. Photo courtoisie de Syncrude Canada Ltd.

Perspective au niveau du sol d’un camion lourd et d’une pelle mécanique chez Syncrude. Photo courtoisie de Syncrude Canada Ltée.

De nos jours, la majorité des jeunes diplômés universitaires sont des femmes, et même si les programmes de génie sont encore reconnus pour leur sous-représentation des femmes, les taux d’inscription ont néanmoins considérablement augmenté. Ainsi, il est moins probable que les femmes choisissent ou obtiennent un emploi dans les domaines des sciences, de la technologie, du génie et des mathématiques. Cette réalité contraste nettement avec la situation de tous les autres domaines d’études ou presque, où les femmes comptent pour la majorité des diplômés. Comment expliquer ce phénomène? Pourquoi les femmes sont-elles moins tentées et moins susceptibles de trouver un emploi dans le secteur des ressources naturelles?

Les parents, les enseignants et les mentors jouent tous un rôle très important pour une jeune femme.

« Assez curieusement, dans le secteur minier, nous n’avons pas réussi… à susciter l’intérêt des femmes envers ce domaine », déclare le Dr Samuel Marcuson, ancien vice-président de Vale. « Lorsque j’ai commencé à travailler, dans les années 1970 et 1980, on retrouvait beaucoup de photos de pin-up et de femmes nues sur les murs. Alors, à cette époque, les femmes qui se joignaient à ce milieu devaient forcément tolérer cela. » Ces comportements ont bel et bien été bannis du lieu de travail, mais, comme l’explique le Dr Marcuson, il aura fallu plusieurs décennies pour que la plupart des compagnies en viennent à les interdire.

 

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

Même si les milieux de travail s’efforcent d’être beaucoup plus invitants, des difficultés peuvent tout de même persister. La Dre Mary Wells, doyenne associée et professeure en génie à l’Université de Waterloo, explique que les femmes peuvent être soumises à des microagressions. Il s’agit d’offenses brèves, commises de façon verbale ou physique, parfois non intentionnelles, qui se transforment en affronts. Par exemple, selon la Dre Wells, la « réaction de surprise que reçoit une femme qui déclare à ses collègues qu’elle est ingénieure » en est un exemple. « À la longue, cela peut avoir un effet négatif et débilitant. » Les horaires de travail de plusieurs emplois de l’industrie des ressources naturelles peuvent également faire en sorte qu’il soit difficile pour une femme de passer du temps avec sa famille. En fait, « le taux d’abandon chez les femmes est beaucoup plus élevé en milieu de carrière, […] là où les horaires de travail sont moins souples », d’ajouter la Dre Wells. Sur une note plus positive, certaines entreprises offrent du mentorat et s’adaptent de plus en plus aux besoins des familles. « L’Entreprise CEZinc, par exemple, a instauré une politique qui oblige les employés à terminer les réunions avant 16 h 30 », explique la Dre Wells. L’avenir lui semble prometteur étant donné que les hommes sont de plus en plus engagés dans les obligations familiales. Ainsi, le fait qu’incombent maintenant aux hommes des responsabilités telles que les congés parentaux ou le besoin de terminer le travail plus tôt pour aller chercher les enfants à la garderie a permis de faire comprendre aux employeurs les difficultés qui étaient habituellement l’apanage des femmes.

L’avenir saura nous le dire, mais une influence positive fait son œuvre bien plus tôt, conclu la Dre Wells. « Les parents, les enseignants et les mentors jouent tous un rôle très important pour une jeune femme. »

 

Photo courtoisie de RHiM

Photo courtoisie de RHiM

Remerciements :

Merci mille fois à Eric Newell, Sam Marcuson, Mary Wells et à tous les autres répondants pour leur rigueur et leur candeur. J’aimerais accorder une mention spéciale à ma chère amie Cloé, qui est un exemple dans le domaine.

Image en couverture courtoisie du Conseil des ressources humaines de l’industrie minière (RHiM)

Sources :

Catalyst. 2013. « Catalyst Quick Take: Women in Male-Dominated Industries and Occupations in U.S. and Canada ». New York : Catalyst. (en anglais seulement) http://www.catalyst.org/knowledge/women-male-dominated-industries-and-occupations-us-and-canada

HANGO, Darcy. 2013. « Les différences entre les sexes dans les programmes de sciences, technologies, génie, mathématiques et sciences informatiques (STGM) à l’université. » Regards sur la société canadienne, décembre, produit no 75-006-x au catalogue de Statistique Canada. http://www.statcan.gc.ca/pub/75-006-x/2013001/article/11874-fra.htm

MARCUSON, Sam. 23 juillet 2015. Entrevue avec Sam Marcuson, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière. Toronto, Ontario, en personne (entrevue réalisée par William McRae).

Ressources naturelles Canada. Août 2014. « 10 faits sur les ressources naturelles au Canada ». https://www.nrcan.gc.ca/sites/www.nrcan.gc.ca/files/files/pdf/10_key_facts_nrcan_f.pdf

NEWELL, Eric. 22 avril 2015. Entrevue avec Eric Newell, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière. Edmonton, Alberta, en personne (entrevue réalisée par William McRae).

WELLS, Mary. 6 octobre 2015. Entrevue téléphonique avec Mary Wells, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière (entrevue réalisée par William McRae).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

« Entrez au couvent ! » : Trouver l’histoire de la métallurgie dans un monastère

Bien que l’histoire de la métallurgie canadienne soit d’importance nationale, notre collection dans ce domaine est plutôt restreinte. Avant de pouvoir décider quoi collectionner, il me fallait acquérir une meilleure compréhension du sujet. Par conséquent, en juin 2015, je suis allée à la Georg Fischer Iron Library dans le petit village suisse de Schlatt pour y séjourner pendant trois semaines à titre de chercheuse résidente, en vue d’étudier l’histoire de la métallurgie, et le transfert de la technologie entre l’Europe et le Canada.

 

Figure 1. Klostergut Paradies.

Figure 1. Le monastaire de Klostergut Paradies, près du village de Schlatt en Suisse.

 

La Iron Library possède la plus importante collection de livres au monde sur l’exploitation minière et la métallurgie (Figure 1). Elle est située à Klostergut Paradies, un ancien monastère établi par l’Ordre des Pauvres Dames (clarisses) en 1253. En 1918, Georg Fischer AG (GF), un important fabricant de fer, d’acier et de plastique a acheté le couvent avec ses terres agricoles en vue de cultiver des aliments pour les travailleurs de la compagnie. À l’intérieur du monastère, Fischer a découvert une grande bibliothèque de livres portant sur les mines et la métallurgie et, plutôt que de la démanteler, la compagnie a décidé d’investir dans la collection. Aujourd’hui, les ressources documentaires de la bibliothèque sont sans égales dans le monde (Figure 2). Entourée de villes possédant une riche histoire métallurgique, la Iron Library offre un environnement parfait pour étudier le domaine.

 

Figure 2. Bibliothèque et centre de formation de la Georg Fischer Iron Library.

Figure 2. Bibliothèque et centre de formation de la Georg Fischer Iron Library.

 

J’avais un plan de recherche ambitieux pour mon séjour de trois semaines. J’ai commencé en consultant des monographies portant sur l’histoire de la métallurgie en général, et sur l’histoire de la métallurgie européenne. Cela m’a permis de placer les développements au Canada dans un contexte culturel et technologique plus large. Ensuite, j’ai examiné les ressources archivistiques de GF pour déterminer les liens avec les entreprises canadiennes. En fait, la collection archivistique s’est avérée très intéressante. Elle contenait des dossiers sur les turbines Fischer fournies pour les projets Kitimat‑Kemano d’Alcan, les centrales Bersimis d’Hydro‑Québec et la centrale Sir Adam Beck No. 2 d’Hydro-Ontario. J’ai été étonnée de découvrir que, en 1956, le professeur Gérard Letendre qui, selon des chercheurs canadiens, avait conseillé le premier ministre Duplessis de ne pas investir dans l’industrie de l’acier au Québec, avait demandé des capitaux de GF pour un centre de recherche métallurgique au Canada. Les documents montrent également que, lorsque Gordon MacMillan, vice‑président de la Canadian Car Company, avait demandé à visiter les usines de GF en 1956, le dirigeant de GF avait refusé sans ambages, en répondant   cavalièrement qu’il était « enclin à considérer la visite envisagée dépourvue de l’avantage (…) et juge préférable pour [MacMillan] d’annuler votre visite à Schaffhouse. »

 

Figure 3. Turbine Pelton conçue pour le projet Kitimat Kemano d’Alcan en Colombie-Britannique.

Figure 3. Une turbine de type Pelton conçue pour le projet Kitimat-Kemano d’Alcan en Colombie-Britannique.

 

Enfin, j’ai consulté des manuscrits et des publications uniques datant des quinzième au dix‑huitième siècles, contenant des dessins, des clichés et des gravures sur bois, comme L’art d’exploiter les mines de Jean‑François Morand, et Theatrum Machinarum, de Jacob Leupold. Les images que j’ai trouvées ont remis en question mes hypothèses sur les rôles des femmes dans le domaine de l’exploitation minière et de la métallurgie, un sujet que je dois maintenant étudier de façon plus approfondie (Figure 4).

 

Figure 4. (A) Des femmes travaillant dans une mine de charbon au début des années 1700. (B) Cette miniature en ivoire montre des femmes forgeant de l’acier de Damas.

Figure 4. (A) Des femmes travaillant dans une mine de charbon au début des années 1700. (B) Cette miniature en ivoire montre des femmes forgeant de l’acier de Damas.

 

J’ai visité une usine de fer de GF à Singen, en Allemagne, ainsi qu’une usine de plastique à Schaffhouse, en Suisse; j’ai rencontré le personnel de GF et des chercheurs invités venant d’aussi loin que le Népal et le Japon. Pourtant, de façon fortuite, la recherche à la Iron Library a révélé une histoire inattendue de « collection et connexion ». La bibliothèque contenait une collection de Polonica, une documentation sur la métallurgie publiée en Pologne entre les années 1960 et le début des années 1980. Comment la Iron Library était‑elle parvenue à acquérir une telle collection? Comme l’a révélé la correspondance archivistique, au début des années 1960, la bibliothèque avait fait des démarches auprès de l’Académie des mines et de la métallurgie, à Cracovie, lui demandant de l’aide pour acquérir des publications produites en Pologne, communiste à l’époque, qui n’étaient pas disponibles à l’étranger.

 

Pourtant, de façon fortuite, la recherche à la Iron Library a révélé une histoire inattendue de « collection et connexion ».

 

L’un des professeurs, M. Jerzy Piaskowski, qui possédait une collection privée sur l’histoire de la métallurgie, a accepté avec enthousiasme de fournir des livres et des revues en échange de matériel publié en Europe occidentale. À l’époque, comme Piaskowski a expliqué dans l’une de ses lettres, c’était la seule façon que des livres de l’Ouest pouvaient se rendre à un chercheur à partir du bloc communiste. M. Piaskowski a produit des bibliographies manuscrites, qu’il a postées à la Iron Library. Le personnel de la Iron Library procéderait à une sélection et retournerait les bibliographies à M. Piaskowski. Ce dernier a ensuite acheté les livres et les a envoyés à la Iron Library, accompagnés d’une liste de publications qu’il désirait recevoir en retour, de valeur équivalente à son envoi. Cette coopération a duré pendant près de deux décennies. À un moment donné, au milieu des années 1960, la Iron Library a invité M. Piaskowski pour une visite. Il a répondu de façon diplomate – pour ne pas offenser les examinateurs à la censure et mettre en péril ses communications futures avec la Iron Library – qu’il était impossible pour lui de voyager à l’extérieur de la Pologne. Lorsque le personnel de la Iron Library a changé et que les politiques sur les collections sont devenues plus pragmatiques au début des années 1980, le nouveau bibliothécaire a donné à entendre, dans l’une des dernières lettres adressées à M. Piaskowski, que les livres en polonais n’étaient pas utiles pour la clientèle de la Iron Library. « Peut‑être que, présentement, il n’y a personne qui peut lire mes documents » – a répondu M. Piaskowski – « mais il y en aura à l’avenir ». J’aimerais pouvoir lui dire qu’il avait raison.

 

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

 

Ressources :

Catalogue de la Eisenbibliothek, Schlatt

Remerciements :

J’aimerais remercier la Georg Fischer Iron Library Foundation pour son généreux soutien à l’égard du programme de chercheurs en résidence. Le merveilleux personnel de la Iron Library : Franziska, Florian et Uta, ont rendu mon séjour vraiment spécial.

Alyssum 1

Le jardin de nickel : Les aventures d’un spécialiste de l’histoire orale

Lorsqu’on leur demande d’où proviennent les métaux comme le nickel, la plupart des gens disent qu’ils se trouvent dans les mines. De toute évidence, c’est un métal qu’on doit extraire du sol. Et si je vous disais que le nickel pouvait être cultivé? Et si, au lieu d’extraire le minerai de nickel du sol, vous pouviez le faire pousser et le récolter chaque année? J’étais légèrement sceptique moi aussi, jusqu’à ce que j’aie le plaisir de discuter avec M. Bruce Conard, Ph. D., l’homme derrière cette initiative non traditionnelle visant à nettoyer le sol de surface d’une petite municipalité en Ontario.

 

Né à St-Louis, au Missouri, c’est peu après avoir reçu son doctorat en chimie physique de l’Iowa State University que M. Conard s’est joint à l’équipe de la société Inco (International Nickel Company). Au début, il a travaillé dans les laboratoires de Mississauga où il a cumulé des années d’expérience variée en pyrominéralurgie, électrochimie et hydrométallurgie qui l’ont éventuellement mené au poste de directeur de recherche sur les méthodes. Son travail le plus remarquable est survenu par la suite, lorsqu’il est devenu vice-président des sciences de l’environnement et de la santé au sein de la société. Grâce à sa vaste expérience en métallurgie, la principale tâche de M. Conard était d’étudier les effets ou les impacts des métaux sur l’environnement composé d’écosystèmes, d’animaux, de gens et de travailleurs au sein de l’entreprise. Même si une grande partie de son travail visait à rendre le milieu de travail plus sain et l’environnement plus sûr, il s’est souvent retrouvé à évaluer les risques des métaux en espérant mieux informer les organismes extérieurs et le public en général à ce sujet. Un des événements marquants de sa carrière est survenu en 2001, lorsque les citoyens de Port Colborne ont déposé un recours collectif contre Inco après avoir découvert que les premières activités de la raffinerie locale avaient pollué la surface du sol avec des niveaux élevés de nickel, de cuivre et de cobalt.

 

À la fin de la guerre en 1918, le gouvernement du Canada et les alliés avaient fait pression sur Inco pour qu’elle construise sa raffinerie à Port Colborne. Son emplacement à côté du lac Érié faciliterait le transport du nickel vers les États-Unis et l’Europe de l’Ouest. « Il n’y avait pas de nickel à Port Colborne, il fallait le faire venir de Copper Cliff (Sudbury). Pendant des années, le déchargement du nickel qui arrivait ainsi que la façon dont nous le raffinions ont fait pas mal de poussière », relate Conard. « Et la poussière s’envolait par la cheminée et se mêlait aux vents dominants avant de retomber au sol. Il y a plusieurs terres résidentielles et agricoles à Port Colborne ».

 

Après plusieurs années d’évaluation du risque effectué par Inco et le ministère de l’Environnement de l’Ontario, M. Conard a énoncé publiquement que les exploitations initiales d’Inco avaient été en cause. Les gens de Port Colborne ont donc décidé de déposer un recours collectif, mais l’évaluation avait également déterminé que les métaux dans le sol ne posaient pas de risque considérable pour l’environnement ni pour la population locale. Le recours collectif s’est poursuivi sur le motif que les concentrations élevées de nickel diminuaient la valeur marchande des propriétés dans le secteur. Une longue bataille devant les tribunaux s’ensuivit et le juge trancha qu’Inco devait payer 36 millions de dollars aux propriétaires des terres. Inco a ensuite porté la cause en appel et la Cour d’appel de l’Ontario a infirmé la décision de la cour inférieure estimant qu’il n’y avait aucune preuve de dévaluation des propriétés. De plus, la raffinerie Inco s’était conformée à toutes les lois réglementaires environnementales et gouvernementales en vigueur à ce moment; celles-ci étaient malheureusement très différentes avant les années 1960.

 

 

« L’héritage des métaux dans le sol nous préoccupe toujours aujourd’hui », explique Conard, qui a travaillé sur le problème pendant près d’une décennie pour essayer d’éliminer le plus de présence de nickel possible. « J’avais le rêve […] qu’Inco absorbe tout le nickel présent dans le sol […] et qu’il le mette dans des convertisseurs pour le récupérer ». Mais que voulait-il dire exactement par « absorber » tout le nickel présent dans le sol? « Je voulais utiliser des plantes hyperaccumulatrices », m’a-t-il expliqué, « des plantes (des alyssons) qui adorent accumuler du nickel dans leur biomasse. »

 

 

Alysson, Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

Alysson, Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

 

Il a travaillé avec des chercheurs du Département de l’agriculture des États-Unis qui ont sélectivement élevé différents types de plantes hyperaccumulatrices pour maximiser en quantité et en rapidité la prise de nickel. « Ils ont amélioré certains génotypes des plantes que nous avons testés dans les sols de Port Colborne », explique Conard. « Nous avons même testé une tonne de cendre accumulée après l’incinération de la biomasse récoltée en la mettant dans les convertisseurs pour récupérer le nickel. Et cela a fonctionné! » s’exclama-t-il. « Au lieu du maïs, nous faisions pousser du nickel ! »

 

 

Test de plantes alysson dans un champ de Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

Test de plantes alysson dans un champ de Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

 

Cette technique d’acquisition du nickel pourrait être utilisée dans les sols où la concentration de nickel est trop faible pour qu’il soit économiquement viable de l’exploiter par l’entremise d’une mine. Ce serait aussi une technique beaucoup moins envahissante pour récupérer les métaux. De plus, cette manière permettrait de reverdir les mines épuisées tout en continuant d’extraire de petites quantités de nickel. Conard a envisagé l’exportation de cette technique de remédiation par les plantes dans les pays plus chauds comme l’Indonésie. « On peut obtenir trois saisons par année là-bas grâce au climat. […] Elle serait également une bénédiction sociale, car les agriculteurs de subsistance pourraient faire plus d’argent à faire pousser du nickel qu’à faire pousser n’importe quoi d’autre », explique Conard. Son équipe s’est rendue à l’étape de tester l’alysson en Indonésie en s’assurant que la plante ne serait pas envahissante dans un pays étranger. « C’est à peu près au moment où j’ai pris ma retraite et malheureusement, plus rien n’a été fait par la suite », explique Conard.

 

« Nous avons même testé une tonne de cendre accumulée après l’incinération de la biomasse récoltée en la mettant dans les convertisseurs pour récupérer le nickel. Au lieu du maïs, nous faisions pousser du nickel ! »

∼ M. Bruce Conard

 

 

À ce jour, quelques autres pays comme les États-Unis et la France ont étudié l’alysson et ont fait des expériences, mais personne ne semble avoir dépassé la phase expérimentale de la culture des métaux. Grâce aux recherches disponibles, nous pouvons conclure qu’il y en a encore trop à apprendre au sujet de la plante, de sa phase de cueillette optimale et de sa prédisposition à l’envahissement dans certaines régions. « J’ai toujours un rêve illusoire à ce sujet », confesse Conard, « mais ces projets-là doivent être gérés par un champion ». Peut-être que le rêve a simplement besoin d’un nouveau Bruce Conard.

 

M. Bruce R. Conard, Ph. D., vice-président, Sciences de l’environnement et de la santé, Inco Limited. Photo courtoisie de Bruce Conard.

M. Bruce R. Conard, Ph. D., vice-président, Sciences de l’environnement et de la santé, Inco Limited. Photo courtoisie de Bruce Conard.

 

 

Remerciement :

Merci Bruce, d’avoir pris le temps de me rencontrer. La passion et la fierté que vous avez pour votre travail étaient palpables en votre présence et ont rendu l’entrevue très captivante.

 

Sources :

Conard, Bruce. Entrevue avec Bruce Conard, Projet « Échos » de l’histoire de la métallurgie et des mines, 23 août 2015. Toronto, Ontario, en personne (William McRae)

Werniuk, Jane. « Cleaning Up a Community ». Canadian Mining Journal. 6 juin 2004. http://www.canadianminingjournal.com/news/cleaning-up-a-community/1000156424/

Bowal, Peter et Sean Keown. « Nickel Shower : An Environmental Class Action ». Law Now. 28 février 2013. http://www.lawnow.org/environmental-class-action/

 

 

 

 

 

Photo 5 : Contenant de cachets de mission et d’étiquettes d’expédition.

Notes de Terrain: La science en contexte de microgravité

Quelle est la nature de la science que l’on pratique dans un contexte de microgravité? L’instrumentation est simple, bien conçue et robuste. Un plus profond regard nous montre que cette élégance expérimentale s’appuie sur des années de préparation, de conception, de fabrication des équipements et de mises à l’essai. Comment pouvons-nous trouver la science dans cette prodigieuse entreprise et en constituer une collection?

Photo 1 : L’historien de l’espace Jordan Bimm examine une caisse d’instruments à l’entrepôt de l’Agence spatiale canadienne.

Photo 1 : L’historien de l’espace Jordan Bimm examine une caisse d’instruments à l’entrepôt de l’Agence spatiale canadienne.

Au cours des deux dernières années, Michel Labrecque et moi avons fait plusieurs reprises à l’entrepôt de l’Agence spatiale canadienne (ASC) à Saint-Hubert, au Québec. Nous recueillons des instruments scientifiques de l’ère des navettes qui s’étend de 1981 à 2011, de même que ceux qui ont servi aux expériences du Canada dans la Station spatiale internationale (SSI). Nous avons examiné le contenu de nombreuses caisses d’équipement, de fournitures, de documents et d’instruments issus de cette époque. Ce faisant, j’ai acquis une plus grande appréciation de la pratique de la science dans l’espace et des processus scientifiques en général.

Photo 2 : Des dizaines de contenants pour poissons zèbres et d’aquariums fabriqués pour l’unité aquatique de recherche (ARF), 1996.

Photo 2 : Des dizaines de contenants pour poissons zèbres et d’aquariums fabriqués pour l’unité aquatique de recherche (ARF), 1996.

Photo 3 : Journaux de bord de l’ARF

Photo 3 : Journaux de bord de l’ARF

Les instruments dont nous avons fait l’acquisition relèvent de plusieurs disciplines, de la botanique à la physiologie, en passant par la science des matériaux. Une importante variable commune les relie toutefois : ils ont été conçus pour être utilisés dans des conditions de microgravité. Il faut des années de mises à l’essai et de conception, de fabrication de précision, de reproduction d’équipements, ainsi que nombre de vérifications de la conformité, une bonne source de financement et… un astronef pour pouvoir profiter de cette ressource d’expérimentation unique.

Photo 4 : Essai sur le signe d’Hoffmann

Photo 4 : Essai sur le signe d’Hoffmann

La recherche scientifique fondamentale à son meilleur se retrouve au cœur de toutes ces préparations. Lorsque j’ai interrogé le scientifique Doug Watt de l’Université McGill au sujet de son travail dans l’espace, il a indiqué que sa règle de base consistait à « réaliser l’essai de la manière la plus simple possible et à procéder à un grand nombre de tests dans toutes sortes de circonstances ». Watt, directeur scientifique de nombreux essais canadiens réussis dans l’espace, était conscient qu’il était impossible pour tous d’obtenir une place pour passer du temps dans la navette ou la Station spatiale internationale. Alors que plus d’une équipe scientifique a eu à composer avec des défaillances d’équipement, Watt a réussi à obtenir des données de chacune de ses expériences. « Dans l’espace, dit-il, tout ce que vous obtenez est nouveau. » Cependant, il faut s’assurer que l’équipement fonctionne, et ce n’est pas facile. L’un de ses essais parmi les plus remarquables portait sur le signe de Hoffmann qui étudiait l’excitabilité de la moelle épinière dans le contexte de l’adaptation des humains à la transition de la Terre à l’espace et inversement.

Lorsque j’ai communiqué avec Walter Kucharski, le fabricant d’un bon nombre des instruments du programme de Watt à l’Université McGill, il a immédiatement signalé qu’il appréciait la capacité qu’avait ce chercheur de maintenir une simplicité dans ses essais et de poser des questions accessibles. La conception de ses instruments traduisait ce principe. La planification, les mises à l’essai et la production d’un ensemble d’instruments se sont étendues sur des années. Fait surprenant, un grand nombre de ces instruments destinés à l’espace n’ont pas vraiment un aspect « avant-gardiste ». Kucharski favorisait des technologies des générations antérieures qui n’étaient pas aussi « actuelles », mais qui avaient fait leurs preuves. Pour Kucharski, la réussite de l’équipe de Watt provenait en grande partie de la collaboration étroite avec les astronautes lors de leur formation, et de l’écoute active de leurs commentaires.

Photo 5 : Contenant de cachets de mission et d’étiquettes d’expédition.

Photo 5 : Contenant de cachets de mission et d’étiquettes d’expédition.

Des marques évidentes d’utilisation sur les instruments et les contenants prennent la forme de cachets de mission, d’inscriptions et d’indications liées à la logistique de transport, de consignes de sécurité élaborées, de vérifications et chaînes d’approvisionnement du matériel et des pièces, de numéros de mission, et d’étiquettes d’étalonnage et de contrôle de la qualité. Les matériaux, feuilles métalliques, velcro et plastique, datent de l’ère spatiale qui a débuté vers 1970 et s’est prolongée jusqu’à 2010, et des boîtes et des instruments se dégage une odeur de fournitures suremballées.

Photo 6 : Luc Lefebvre trouve, profondément enseveli dans une caisse de pièces, un sac contenant un élément de petite taille, mais extrêmement important de l’expérience relative au syndrome d’adaptation spatiale réalisée en 1992.

Photo 6 : Luc Lefebvre trouve, profondément enseveli dans une caisse de pièces, un sac contenant un élément de petite taille, mais extrêmement important de l’expérience relative au syndrome d’adaptation spatiale réalisée en 1992.

Un de mes guides à l’entrepôt de l’ASC était Luc Lefebvre, un ancien ingénieur de projet de l’Agence spatiale canadienne qui avait participé aux expériences de l’équipe de Watt avant son entrée en poste à Saint-Hubert. Nous avons discuté de la manière dont la conception de l’équipement devait tenir compte des conditions particulières de la science dans l’espace. « Il faut prévoir que la science s’effectue hors de votre présence et de celle de votre étudiant diplômé, de déclarer Luc Lefebvre. Il s’agit de science en « mode expéditionnaire ». Les instruments et leur cycle complet de fonctionnement doivent être extrêmement résistants. Vous n’aurez probablement pas une deuxième chance de reprendre le tout. »

Les concepteurs des expériences et des instruments ne font pas que façonner l’équipement; ils sont les maîtres de la gestion du temps, de la sécurité et de l’espace. Pour Lefebvre, le temps de travail avec l’équipe d’astronautes constituait une ressource précieuse. Les équipements devaient être conçus pour réduire au minimum les complications, tout en tenant compte des calendriers de lancement et autres contraintes de temps. Ceci était particulièrement important pour les expériences dans le domaine des sciences de la vie, comme celles de l’unité aquatique de recherche (ARF) qui reposaient sur des dizaines de microaquariums contenant des organismes en croissance.

 

Photo 7 : Plateau d’instruments pour l’expérience sur le signe de Hoffmann (2001), conçu pour une interaction efficace entre les astronautes et une exécution impeccable de leur part.

Photo 7 : Plateau d’instruments pour l’expérience sur le signe de Hoffmann (2001), conçu pour une interaction efficace entre les astronautes et une exécution impeccable de leur part.

Certains plateaux d’instruments offraient un aspect que l’on obtiendrait de la fusion d’IKEA avec Apple : une conception simple donnait lieu à une exécution impeccable. Lefebvre a formulé le commentaire suivant : « Vous devez vous servir de votre imagination pour visualiser comment les astronautes vont interagir avec les instruments ». Même des interventions comme d’ouvrir ou de faire glisser une fermeture peuvent devenir compliquées en microgravité. Par exemple, les loquets devraient probablement être conçus pour s’ouvrir d’une seule main par pincement. L’ouverture typique qui consiste à pousser ou tirer en appliquant une certaine force exigerait que l’astronaute se serve de son autre main pour s’agripper à la structure de soutien.

Remerciements :

Nous aimerions transmettre nos plus sincères remerciements à toutes les personnes qui nous ont accueillis, Michel Labrecque et moi-même, durant nos visites de recherche et de préparation à l’entrepôt de l’ASC. Merci également à Luc Lefebvre pour son rôle de guide principal dans notre exploration de cette collection, sans oublier Patrice Alary, Jean-Denis Bisson et Réjean Lemieux qui nous ont consacré de leur temps à nous aider dans l’entrepôt de l’ASC. Je suis également reconnaissant à Jordan Bimm du programme d’études en sciences et technologie de l’Université York qui m’accompagné à l’occasion d’une de mes visites de l’entrepôt et qui m’a communiqué de précieux renseignements historiques. Enfin, je ne saurais manquer d’exprimer ma gratitude à Doug Watt et à Walter Kucharski pour avoir partagé leurs souvenirs et fourni des explications sur les instruments et l’équipement qui ont servi aux expériences qu’ils ont menées.

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Données culturelles ouvertes : Redécouvrir le passé, explorer l’avenir

Q : Qu’est-ce qu’une batteuse, une locomotive et un traîneau spatial ont en commun?

R : Ils font tous les trois partie de la collection nationale en sciences et en technologies du Canada, et de l’information à leur sujet peut être téléchargée à partir du portail des données ouvertes du gouvernement du Canada.

Au mois de novembre dernier, nos trois musées nationaux, soit le Musée de l’agriculture et de l’alimentation du Canada, le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada et le Musée des sciences et de la technologie du Canada, ont publié nos premiers jeux de données ouvertes sur le portail des données ouvertes du gouvernement du Canada. Alors que la deuxième Expérience annuelle des données ouvertes canadienne (EDOC) approche, la Société des musées de sciences et technologies du Canada est impatiente de découvrir de quelle façon originale et étonnante les codeurs du pays vont combiner les jeux de données afin de créer des applications utiles pour les Canadiens, d’un océan à l’autre.

Les musées ont un rôle important à jouer dans le domaine des données ouvertes. En leur qualité de gardiens de notre patrimoine culturel, technologique et scientifique, les musées nationaux ont le devoir de veiller à ce que leur collection soit accessible à l’ensemble des Canadiens. Nos musées sont ravis de donner accès à leur collection, qui compte plus de 100 000 artefacts soulignant les réalisations du Canada en sciences, en technologie et en génie, et de collaborer avec les codeurs, les chercheurs, les universités, les collèges, les entreprises et les collectivités afin de créer des applications utiles et intéressantes pour tous les Canadiens.

Nous invitons les développeurs du pays à s’amuser avec cette collection exceptionnelle. Les jeux de données couvrent des artefacts diversifiés, notamment des trains, des avions, des tracteurs et des grille-pain. Plus de 80 champs de données, y compris des images, portent sur chacun des artefacts. Déjà, des codeurs ont accédé à nos jeux de données pour créer de nouveaux portails de recherche sur la collection des musées, comme l’illustre l’explorateur de la collection créé par le codeur indépendant An-Min Kuo, du groupe d’experts-conseils Blue Factor. De plus, en collaboration avec des responsables des sciences humaines numériques de l’Université d’Ottawa, des étudiants en histoire s’emploient à explorer les données de la collection avec les représentants des musées afin de produire une exposition consacrée à l’histoire de l’exploration et de l’arpentage au Canada.

La publication de données ouvertes a également eu des répercussions dans nos musées, étant donné qu’elle constitue une étape importante dans l’avènement de la culture et de la « pensée » numériques. Elle sert aussi de base à de nouveaux projets déjà en chantier.

Comme vous le savez peut-être, le Musée des sciences et de la technologie du Canada a fermé ses portes récemment afin de permettre la réalisation d’importantes rénovations. Or, l’immeuble est peut-être fermé, mais le Musée demeure actif à la grandeur du pays, et nos jeux de données et leurs multiples utilisations contribuent à faire connaître notre vaste collection d’artefacts fascinants et à faciliter de nouvelles formes d’engagement numérique pour un nombre sans précédent de Canadiens.

Les données ouvertes offrent des possibilités inexplorées à notre pays. Nos trois musées sont heureux d’être associés à ce mouvement et de participer à l’EDOC cette semaine. Nous sommes impatients de collaborer avec des créateurs afin d’élaborer de nouvelles et fascinantes applications pour les données ouvertes. Les possibilités sont illimitées.

Par Brian Dawson

Anita Scott-Harrison en compagnie de Bill Dawson, bénévole à Soins continus Bruyère.

Une communauté de soutien grâce à un « clic » avec le nez

En 2012, le personnel de conservation de la SMSTC a amorcé un projet de cinq ans portant sur la collecte de « nouvelles technologies ». Nous avons attribué un thème différent à chacune des  cinq années en visant l’objectif implicite de refléter la vie au Canada au XXIe siècle. Pour 2014, mes collègues et moi-même avons entrepris de recueillir des technologies associées au renforcement des liens familiaux et à la création de communautés. Vu la portée des histoires que nous recueillons, le terme « communauté » peut se définir de façon très générale, de même que d’une multitude de façons. Pour ma part, toutefois, la meilleure représentation de l’idée d’une communauté comme groupe de soutien se trouve dans une occasion actuelle de collection composée d’un ordinateur portable de 2012, d’une caméra et d’un logiciel appelé Nouse. Anita Scott-Harrison, une patiente de l’établissement Soins continus Bruyère d’Ottawa, a été la première personne à faire l’essai de ce système :

 

« Lorsque je suis devenue paralysée il y a deux ans, les gens éprouvaient des difficultés à venir me rendre visite. (…) Les contacts avec ma famille et mes amis me manquaient. (…) Deux personnes, soit Hillary, mon ergothérapeute, qui a heureusement remarqué que je pouvais maintenant bouger un peu la tête, suffisamment pour me servir de Nouse, et Bill, mon bénévole, ici à Saint-Vincent, toujours aussi gentil et attentionné, et un ordinateur portable ainsi qu’un nouveau logiciel appelé Nouse ont contribué à inverser cette situation. Bill se trouvait un jour dans ma chambre et a entendu Hillary décrire le matériel nécessaire. J’aurais besoin d’un ordinateur portable, du logiciel Nouse, d’un accès Internet sans fil et d’un compte courriel contenant mes contacts. Il nous faudrait également déterminer comment placer l’ordinateur portable lorsque je voudrai m’en servir. De toute évidence, Hillary aurait beaucoup de pain sur la planche! D’emblée, Bill a proposé d’ajouter une autre journée à son horaire de visites, il m’a fourni un ordinateur portable et Nouse, puis a installé (et personnalisé) le tout pour moi1. »

 

Anita Scott-Harrison et David Bissessar à Soins continus Bruyère d’Ottawa

Cette citation est tirée d’un témoignage qu’Anita a rédigé au sujet de son expérience de l’utilisation de la technologie de perception visuelle appelée Nouse (contraction de l’anglais « nose as mouse » [le nez utilisé comme souris]) qui permet l’interaction avec un ordinateur fondée sur la vision et sans intervention manuelle. Le système saisit une séquence vidéo en premier lieu, puis la répartit dans les canaux correspondant aux composantes mouvement, couleur et intensité de la vidéo. Le système commence par effectuer une segmentation du visage, puis accomplit des tâches de détection à partir desquelles le logiciel pourra estimer l’emplacement du visage dans la vidéo. Une fois qu’un visage a été détecté, l’utilisateur doit choisir manuellement les éléments dont il veut faire le suivi. C’est ce que l’on appelle le « suivi stéréo »; le logiciel utilise la forme convexe du nez pour suivre le visage en 3D avec l’aide d’une caméra Web ordinaire.

Le curseur Nouse est semblable à la flèche standard d’une souris.

Le curseur Nouse est semblable à la flèche standard d’une souris. Traduction de l’image : Joystick = Manche à balai

Dmitry Gorodnichy a créé la technologie Nouse au Conseil national de recherches du Canada (CNRC). En 2007, il a fondé une entreprise appelée IVIM Inc. a fait breveter la technologie Nouse du CNRC avec l’intention d’en poursuivre la mise au point. Cette technologie a également été approuvée par le ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l’Ontario dans le cadre du Programme d’appareils et accessoires fonctionnels. La recherche et l’innovation inhérentes à la mise au point de Nouse, de même que ses applications et les destinataires ciblés, font de programme un ajout intéressant dans la collection actuelle de technologies d’assistance du Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Un clic avec le logiciel Nouse est réalisé grâce à l’aide d’une minuterie. Traduction de l’image : Joystick = Manche à balai Special menu = Menu spécial Left click = Clic gauche Right clic = Clic droit Double clic = Double clic

Un clic avec le logiciel Nouse est réalisé grâce à l’aide d’une minuterie. Traduction de l’image :
Joystick = Manche à balai
Special menu = Menu spécial
Left click = Clic gauche
Right clic = Clic droit
Double clic = Double clic

Toutefois, ce qui m’enthousiasme le plus à propos de cette acquisition est que l’historique de son utilisation et de son adaptation représente une communauté unique d’entraide et de soutien. Anita, la donatrice, est devenue paralysée en 2012 et a été transférée à Soins continus Bruyère à Ottawa, en Ontario. L’Institut de recherche Elizabeth-Bruyère, un partenariat de Soins continus Bruyère avec l’Université d’Ottawa, a contribué activement à la mise au point de Nouse. Anita a commencé à utiliser Nouse en 2014 avec l’aide de son ergothérapeute, de son bénévole de l’hôpital, des membres de sa famille et du personnel d’IVIM Inc. Le regroupement de cette diversité d’expertises et de connaissances était nécessaire pour qu’Anita puisse réussir à utiliser ce logiciel. Elle n’aurait pu arriver à se servir des différents éléments de Nouse sans l’apport de chacun des membres de cette communauté de soutien.

Remerciements :

J’aimerais exprimer ma gratitude à Anita pour nous avoir fait part de son histoire. Sa force et sa détermination méritent notre reconnaissance et notre admiration. Un grand merci également à David Bissessar pour ses efforts et son engagement relativement à Nouse, et pour son précieux soutien durant le processus d’acquisition par le musée.

Sources :

Témoignage d’Anita Scott-Harrison, http://www.nouse.ca/en/testimonial.php

Nose as Mouse: Assistive Technology, http://www.nouse.ca/

1 Témoignage d’Anita Scott-Harrison, http://www.nouse.ca/en/testimonial.php (consulté le 23 septembre 2014). Ce témoignage a été rédigé à l’aide de Nouse.