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Photo. Radeau parti de la Libye. Photo du Dr Simon Bryant

Une boussole dans la crise des migrants

En juin 2015, alors que la crise des migrants s’intensifiait dans la mer Méditerranée, j’ai demandé à mon amie Carol Devine, qui travaille depuis longtemps pour Médecins Sans Frontières (MSF), s’il était possible de recueillir des objets témoignant de cette expérience du point de vue médical. Sans tarder, elle s’est empressée d’envoyer un message au personnel de MSF à bord du navire de sauvetage MY Phoenix de MOAS en service dans la Méditerranée. Simon Bryant, médecin canadien à bord, a généreusement accepté de relever le défi. Pendant sa mission, il a donc rassemblé divers objets : une boussole marine trouvée dans un radeau pneumatique plein à craquer, des dispositifs de flottaison pour enfants, des appareils médicaux essentiels servant à dégager les voies respiratoires, une combinaison blanche jetable, une plaque indiquant la salle de consultation, ainsi qu’un drapeau usé du Phoenix. Tous ces objets étaient accompagnés d’images et d’une description détaillée de leur provenance.

Gilet de sauvetage et un Flotteur récupéré pendant la mission de sauvetage en mer Méditerranée à l’été 2015.

Gilet de sauvetage et gilet de flottaison pour piscine récupérés pendant la mission de sauvetage en mer Méditerranée à l’été 2015. Le gilet pour piscine porte la mention suivante au dos : NOT TO BE USED FOR BOATING … NOT A LIFESAVING DEVICE (Ne pas utiliser dans les embarcations nautiques … Cette veste n’est pas un gilet de sauvetage.). Photo prise par le Dr Simon Bryant

Le premier contact entre migrants et Occidentaux a souvent été établi dans le cadre de missions de sauvetage en mer Méditerranée. En 2015, de concert avec Migrant Offshore AID Station (MOAS), MSF a lancé des opérations de sauvetage en mer parce que beaucoup de personnes risquaient de mourir noyées ou de disparaître en mer pendant leur traversée périlleuse en provenance de la Libye et de la Turquie, et éprouvaient des problèmes de santé à leur arrivée en Europe.

Beaucoup sont celles qui ont eu besoin de soins médicaux immédiats sur le navire; ma demande initiale consistait donc à réunir des objets témoignant de la crise en cours. Les objets choisis par la suite par le Dr Bryant ont permis de dresser un portrait plus vaste de la situation dans la zone de sauvetage. En récupérant la plaque de la salle de consultation, il attirait notre attention sur la perspective des migrants, au milieu de toute l’agitation qui régnait à bord du navire de sauvetage et malgré les défis que représentaient les barrières linguistiques.

Plaque de la salle de consultation portant la mention Consultation in Progress (consultation en cours). Photo prise par le Dr Simon Bryant.

Plaque de la salle de consultation portant la mention Consultation in Progress (consultation en cours). Photo prise par le Dr Simon Bryant.

L’un des dispositifs de flottaison était en réalité un gilet pour piscine portant la mention « NE PAS UTILISER DANS LES EMBARCATIONS NAUTIQUES » (de plus en plus utilisé par les enfants migrants), tandis que l’autre était un gilet de sauvetage homologué. Quant aux canules oropharyngées de type Guedel, le Dr Bryant en a eu plein les poches pendant sa mission. La boussole marine, faite de plastique de couleur laiton, avait été fabriquée par une compagnie d’équipement de navigation et de pêche en Chine.

Boussole marine fabriquée par Zhanhui Industry, ltée. Province de Guangdong, Chine

Boussole marine fabriquée par Zhanhui Industry, ltée. Province de Guangdong, Chine. Photo prise par le Dr Simon Bryant.

Comme les migrants, ils en ont aussi parcouru du chemin, ces objets. À l’automne 2015, peu après leur arrivée à Ottawa, Dan Conlin, conservateur au Musée canadien de l’immigration du Quai 21, à Halifax, a accepté le défi de les exposer au public. L’exposition, intitulée Une traversée périlleuse, a dressé un portrait de la crise des migrants au moyen d’objets simples et révélateurs, qui, à l’époque, avaient fait la manchette des journaux canadiens. En mai, les artéfacts seront transportés au Musée canadien pour les droits de la personne à Winnipeg, afin d’y être exposés à l’été 2016. Et comme il y a d’autres établissements qui ont demandé à les exposer à la fin de l’été (il est possible que la boussole soit exposée à la Biennale de Shanghai en 2016), ils poursuivront donc leur périple imprévu autour du monde afin de raconter cette histoire peu banale où ils sont passés de produits manufacturés chinois à biens de consommation (qui a acheté la boussole et où?!) à articles de survie à artéfacts culturels.

Simon Bryant raconte la mission de sauvetage de 2015 dans un blogue intitulé Bringing Home the Rescue-Zone (en anglais). Dans un article publié dans l’édition de septembre 2015 du magazine Outside, Joshua Hammer décrit aussi la situation à bord du Phoenix (accompagnant son récit de photos montrant le Dr Bryant au travail). J’ajoute ci-dessous l’histoire de la boussole telle que l’a racontée le Dr Bryant pour nos dossiers d’acquisition:

L’histoire de la boussole racontée par Simon Bryant

En Libye, dans la nuit du 3 août 2015, vers 3 h, 103 adultes et 15 enfants venant de 14 pays ont fui la violence, la pauvreté et la maltraitance dont ils étaient victimes dans leurs pays d’origine, et sont montés à bord d’un radeau pneumatique de neuf mètres, propulsé par un vieux moteur extérieur de 40 chevaux-puissance, pour prendre la direction du nord.

Photo. Radeau parti de la Libye. Photo du Dr Simon Bryant

Des migrants naviguant à bord d’un radeau pneumatique parti de la Libye, le 3 août 2015. Photo prise par le Dr Simon Bryant

Ne comptant que sur cette boussole à cardan, fournie par les « passeurs » qui avaient organisé le voyage, ils ont mis le cap vers le nord. C’est une boussole du genre qu’on trouve sur beaucoup de bateaux et de radeaux.

(Dans la majorité des cas, ironiquement, l’emballage de carton servant à protéger les boussoles est resté bien en place, comme le montre la photo ci-contre. Il empêchait le mécanisme à cardan de maintenir la boussole à plat, peu importe le mouvement du bateau, ce qui, chose certaine, rendait la navigation en ligne droite difficile…) Ci-dessus, une boussole semblable à celle qui est exposée au musée; l’emballage de carton (blanc) est encore intact.

Photo : Boussole dont l’emballage est intact, photo de Gabriele Casini

Boussole dont l’emballage est intact; photo prise par Gabriele Casini

Après avoir reçu un appel de détresse, le Centre de coordination du sauvetage en mer de Rome a chargé le MY Phoenix, un navire de recherche et de sauvetage exploité conjointement par Médecins Sans Frontières (MSF) et l’organisme MOAS (Migrant Offshore Aid Station), de porter assistance à ces personnes. Le radeau a par la suite été intercepté sans incident à 10 h, à environ 20 milles marins au nord de Zuwara, en Libye, par 33° 24′ de latitude nord et 11° 57′ de longitude est.

Cette photo montrant le radeau pneumatique et ses occupants a été prise au moment où le canot pneumatique à coque rigide déployé par le Phoenix tentait une première approche, juste avant la distribution de gilets de sauvetage aux occupants du radeau.

Tous les occupants du radeau ont été transportés à bord du Phoenix, où ils ont reçu de l’eau, de la nourriture, des vêtements secs, ainsi que des soins médicaux, au besoin. Plus tard, cette même journée, toutes les personnes secourues ont été transférées à bord de deux navires de la garde côtière italienne, puis emmenées en Italie. Le Phoenix est ensuite retourné dans la zone de recherche et de sauvetage.

Pays d’origine et nombre de personnes secourues (15 enfants, 103 adultes)

Nigéria 69; Ghana 15; Soudan 6; Gambie 5; Érythrée 4; Sénégal 4; Guinée 3; Maroc 3; Mali 2; Niger 2; République démocratique du Congo 2; Libye 1

 

Un étudiant de l’Université Tribhuvan administre de l’oxyde de diéthyle au moyen d’un masque de Schimmelbush. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Les liens éther-nels entre Calgary et Katmandou

La Dre Jan Davies, professeure d’anesthésie et professeure agrégée de psychologie à l’Université de Calgary, a communiqué avec moi l’été dernier parce qu’elle voulait faire don de quelques instruments au Musée au nom du Foothills Medical Centre. Elle possédait en effet des objets susceptibles de combler certaines des lacunes de la collection sur le plan technique, tout en reflétant l’aspect culturel des travaux et de la recherche dans le domaine médical.

Collection de tubes pharyngés Tudor-Williams utilisés dans les salles d’opération du Foothills Medical Centre (FMC) de Calgary, en Alberta. Mention de source : Dre Jan Davies.

Collection de tubes pharyngés Tudor-Williams utilisés dans les salles d’opération du Foothills Medical Centre (FMC) de Calgary, en Alberta. Mention de source : Dre Jan Davies.

Parmi les objets en question se trouvaient quelques articles du Dr Roger Maltby, autrefois anesthésiologiste au FMC et professeur émérite en anesthésiologie à l’Université de Calgary. Or, ces articles, un masque de Schimmelbush et un inhalateur Epstein-Macintosh-Oxford dans sa mallette originale, avaient été employés pour enseigner la médecine au Népal durant les années 1980.

Robuste et portable, ce nébuliseur E. M. O. était conçu pour administrer un mélange d’air et d’oxyde de diéthyle (éther). Il est accompagné d’un livret de directives et d’une mallette de voyage à laquelle est encore attachée une vieille étiquette des lignes aériennes Canadien International. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Robuste et portable, ce nébuliseur E. M. O. était conçu pour administrer un mélange d’air et d’oxyde de diéthyle (éther). Il est accompagné d’un livret de directives et d’une mallette de voyage à laquelle est encore attachée une vieille étiquette des lignes aériennes Canadien International. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Au début des années 1980, l’Organisation mondiale de la santé prévoyait qu’il faudrait au moins 27 anesthésiologistes pour répondre à la demande durant cette décennie. Or, les systèmes en place ne permettaient pas d’en former un si grand nombre en si peu de temps. Quelques années plus tard, on ne comptait encore que sept de ces spécialistes pour l’ensemble du Népal, tous postés dans des hôpitaux de Katmandou, hors de portée des habitants des autres régions du pays.

Le masque de Schimmelbush est doté d’une rainure peu profonde sur son pourtour, conçue pour recevoir les petites fuites d’anesthésiant liquide. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Le masque de Schimmelbush est doté d’une rainure peu profonde sur son pourtour, conçue pour recevoir les petites fuites d’anesthésiant liquide. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Au printemps 1984, on a donc demandé à l’Université de Calgary de participer à l’établissement d’une formation en anesthésiologie à l’Université Tribhuvan de Katmandou. Le Dr Maltby avait alors accepté le poste de coordonnateur de l’équipe canadienne, et ce, même s’il n’avait aucune expérience en matière d’élaboration de programmes adaptés aux circonstances de pays en voie de développement. L’hiver dernier, lors d’une conversation téléphonique, le Dr Maltby a expliqué sa décision en supposant qu’on ne lui aurait pas demandé d’exercer ces fonctions si on ne l’avait pas jugé capable de le faire.

Je considère pour ma part que ce commentaire occulte l’importance du rôle qu’il a joué. Il a en effet consacré non seulement des mois à la fois au Népal pour mettre le programme en place, mais aussi des années à planifier, à évaluer et à analyser les diverses composantes. S’il maintient que « ce programme a toujours été le leur », nous savons que le Dr Maltby a été essentiel à sa réalisation.

Un étudiant de l’Université Tribhuvan administre de l’oxyde de diéthyle au moyen d’un masque de Schimmelbush. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Un étudiant de l’Université Tribhuvan administre de l’oxyde de diéthyle au moyen d’un masque de Schimmelbush. Mention de source : Dr Roger Maltby.