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Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

« Entrez au couvent ! » : Trouver l’histoire de la métallurgie dans un monastère

Bien que l’histoire de la métallurgie canadienne soit d’importance nationale, notre collection dans ce domaine est plutôt restreinte. Avant de pouvoir décider quoi collectionner, il me fallait acquérir une meilleure compréhension du sujet. Par conséquent, en juin 2015, je suis allée à la Georg Fischer Iron Library dans le petit village suisse de Schlatt pour y séjourner pendant trois semaines à titre de chercheuse résidente, en vue d’étudier l’histoire de la métallurgie, et le transfert de la technologie entre l’Europe et le Canada.

 

Figure 1. Klostergut Paradies.

Figure 1. Le monastaire de Klostergut Paradies, près du village de Schlatt en Suisse.

 

La Iron Library possède la plus importante collection de livres au monde sur l’exploitation minière et la métallurgie (Figure 1). Elle est située à Klostergut Paradies, un ancien monastère établi par l’Ordre des Pauvres Dames (clarisses) en 1253. En 1918, Georg Fischer AG (GF), un important fabricant de fer, d’acier et de plastique a acheté le couvent avec ses terres agricoles en vue de cultiver des aliments pour les travailleurs de la compagnie. À l’intérieur du monastère, Fischer a découvert une grande bibliothèque de livres portant sur les mines et la métallurgie et, plutôt que de la démanteler, la compagnie a décidé d’investir dans la collection. Aujourd’hui, les ressources documentaires de la bibliothèque sont sans égales dans le monde (Figure 2). Entourée de villes possédant une riche histoire métallurgique, la Iron Library offre un environnement parfait pour étudier le domaine.

 

Figure 2. Bibliothèque et centre de formation de la Georg Fischer Iron Library.

Figure 2. Bibliothèque et centre de formation de la Georg Fischer Iron Library.

 

J’avais un plan de recherche ambitieux pour mon séjour de trois semaines. J’ai commencé en consultant des monographies portant sur l’histoire de la métallurgie en général, et sur l’histoire de la métallurgie européenne. Cela m’a permis de placer les développements au Canada dans un contexte culturel et technologique plus large. Ensuite, j’ai examiné les ressources archivistiques de GF pour déterminer les liens avec les entreprises canadiennes. En fait, la collection archivistique s’est avérée très intéressante. Elle contenait des dossiers sur les turbines Fischer fournies pour les projets Kitimat‑Kemano d’Alcan, les centrales Bersimis d’Hydro‑Québec et la centrale Sir Adam Beck No. 2 d’Hydro-Ontario. J’ai été étonnée de découvrir que, en 1956, le professeur Gérard Letendre qui, selon des chercheurs canadiens, avait conseillé le premier ministre Duplessis de ne pas investir dans l’industrie de l’acier au Québec, avait demandé des capitaux de GF pour un centre de recherche métallurgique au Canada. Les documents montrent également que, lorsque Gordon MacMillan, vice‑président de la Canadian Car Company, avait demandé à visiter les usines de GF en 1956, le dirigeant de GF avait refusé sans ambages, en répondant   cavalièrement qu’il était « enclin à considérer la visite envisagée dépourvue de l’avantage (…) et juge préférable pour [MacMillan] d’annuler votre visite à Schaffhouse. »

 

Figure 3. Turbine Pelton conçue pour le projet Kitimat Kemano d’Alcan en Colombie-Britannique.

Figure 3. Une turbine de type Pelton conçue pour le projet Kitimat-Kemano d’Alcan en Colombie-Britannique.

 

Enfin, j’ai consulté des manuscrits et des publications uniques datant des quinzième au dix‑huitième siècles, contenant des dessins, des clichés et des gravures sur bois, comme L’art d’exploiter les mines de Jean‑François Morand, et Theatrum Machinarum, de Jacob Leupold. Les images que j’ai trouvées ont remis en question mes hypothèses sur les rôles des femmes dans le domaine de l’exploitation minière et de la métallurgie, un sujet que je dois maintenant étudier de façon plus approfondie (Figure 4).

 

Figure 4. (A) Des femmes travaillant dans une mine de charbon au début des années 1700. (B) Cette miniature en ivoire montre des femmes forgeant de l’acier de Damas.

Figure 4. (A) Des femmes travaillant dans une mine de charbon au début des années 1700. (B) Cette miniature en ivoire montre des femmes forgeant de l’acier de Damas.

 

J’ai visité une usine de fer de GF à Singen, en Allemagne, ainsi qu’une usine de plastique à Schaffhouse, en Suisse; j’ai rencontré le personnel de GF et des chercheurs invités venant d’aussi loin que le Népal et le Japon. Pourtant, de façon fortuite, la recherche à la Iron Library a révélé une histoire inattendue de « collection et connexion ». La bibliothèque contenait une collection de Polonica, une documentation sur la métallurgie publiée en Pologne entre les années 1960 et le début des années 1980. Comment la Iron Library était‑elle parvenue à acquérir une telle collection? Comme l’a révélé la correspondance archivistique, au début des années 1960, la bibliothèque avait fait des démarches auprès de l’Académie des mines et de la métallurgie, à Cracovie, lui demandant de l’aide pour acquérir des publications produites en Pologne, communiste à l’époque, qui n’étaient pas disponibles à l’étranger.

 

Pourtant, de façon fortuite, la recherche à la Iron Library a révélé une histoire inattendue de « collection et connexion ».

 

L’un des professeurs, M. Jerzy Piaskowski, qui possédait une collection privée sur l’histoire de la métallurgie, a accepté avec enthousiasme de fournir des livres et des revues en échange de matériel publié en Europe occidentale. À l’époque, comme Piaskowski a expliqué dans l’une de ses lettres, c’était la seule façon que des livres de l’Ouest pouvaient se rendre à un chercheur à partir du bloc communiste. M. Piaskowski a produit des bibliographies manuscrites, qu’il a postées à la Iron Library. Le personnel de la Iron Library procéderait à une sélection et retournerait les bibliographies à M. Piaskowski. Ce dernier a ensuite acheté les livres et les a envoyés à la Iron Library, accompagnés d’une liste de publications qu’il désirait recevoir en retour, de valeur équivalente à son envoi. Cette coopération a duré pendant près de deux décennies. À un moment donné, au milieu des années 1960, la Iron Library a invité M. Piaskowski pour une visite. Il a répondu de façon diplomate – pour ne pas offenser les examinateurs à la censure et mettre en péril ses communications futures avec la Iron Library – qu’il était impossible pour lui de voyager à l’extérieur de la Pologne. Lorsque le personnel de la Iron Library a changé et que les politiques sur les collections sont devenues plus pragmatiques au début des années 1980, le nouveau bibliothécaire a donné à entendre, dans l’une des dernières lettres adressées à M. Piaskowski, que les livres en polonais n’étaient pas utiles pour la clientèle de la Iron Library. « Peut‑être que, présentement, il n’y a personne qui peut lire mes documents » – a répondu M. Piaskowski – « mais il y en aura à l’avenir ». J’aimerais pouvoir lui dire qu’il avait raison.

 

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

 

Ressources :

Catalogue de la Eisenbibliothek, Schlatt

Remerciements :

J’aimerais remercier la Georg Fischer Iron Library Foundation pour son généreux soutien à l’égard du programme de chercheurs en résidence. Le merveilleux personnel de la Iron Library : Franziska, Florian et Uta, ont rendu mon séjour vraiment spécial.