Articles

philco dial_SW

Plastiques instables : Défis au chapitre de la conservation des collections muséales

Les plastiques sont tellement ancrés dans vos vies qu’on n’y pense même pas sauf quand on cherche le symbole de produit recyclable. Les musées, cependant, doivent y prêter une attention toute particulière, puisqu’ils comportent des défis de taille constants sur le plan de la collecte et de la preservation (Figure 1).

 

« La préservation des plastiques est une préoccupation croissante chez les restaurateurs en raison de l’instabilité de certaines matières ».

 

 

Figure 1. Dans les entrepôts de la Société des musées de sciences et de technologie du Canada, beaucoup de petits objets fabriqués à partir des premières matières plastiques sont entreposés à des températures froides et constantes dans une pièce prévue à cette fin.

Figure 1. Dans les entrepôts de la Société des musées de sciences et de technologie du Canada, beaucoup de petits objets fabriqués à partir des premières matières plastiques sont entreposés à des températures froides et constantes dans une pièce prévue à cette fin.

 

Le premier plastique synthétique a été breveté en 1865; l’année 2015 marque donc les 150 ans du plastique. Nous collectionnons des objets de plastique non pas pour présenter des exemples des matières plastiques mêmes, mais pour rappeler que le plastique représente une part importante de l’histoire du Canada sur le plan technologique et social (Figure 2). Le caoutchouc a été l’une des premières matières plastiques à voir le jour; il n’est donc pas difficile d’imaginer la quantité d’objets de caoutchouc que compte une collection d’artefacts technologiques – pneus, chambres à air, joints et bagues d’étanchéité, tapis de plancher, toiles, câbles, élastiques… il y en a partout.

 

 

Figure 2. (A) La friabilité causée par la dégradation de l’acétate de cellulose est nettement visible sur cette poignée appartenant à un véhicule Town and Country de marque Chrysler datant de 1948. (B) La dégradation du nitrate de cellulose est visible sur l’embout de cette pipe. (C) Dégradation de l’ébonite sur un stéthoscope datant du XIXe siècle. (D) Signes de dégradation du caoutchouc sur ce masque à gaz de la Grande Guerre, causée par une exposition à l’oxygène et à la lumière.

Figure 2. (A) La friabilité causée par la dégradation de l’acétate de cellulose est nettement visible sur cette poignée appartenant à un véhicule Town and Country de marque Chrysler datant de 1948. (B) La dégradation du nitrate de cellulose est visible sur l’embout de cette pipe. (C) Dégradation de l’ébonite sur un stéthoscope datant du XIXe siècle. (D) Signes de dégradation du caoutchouc sur ce masque à gaz de la Grande Guerre, causée par une exposition à l’oxygène et à la lumière.

 

 

La préservation des plastiques est une préoccupation croissante chez les restaurateurs en raison de l’instabilité de certaines matières. Beaucoup d’études sont menées à ce sujet en Europe, la plupart portant sur l’utilisation du plastique dans les œuvres d’art et les objets décoratifs. Le projet PoPArt est un bel exemple. La présence du plastique dans les collections d’artefacts technologiques suscite beaucoup moins d’intérêt et c’est ce qui nous préoccupe. En 2010, l’Association canadienne pour la conservation et la restauration des biens culturels a parrainé un atelier auquel ont participé d’éminents spécialistes canadiens, dont Scott Williams et Julia Fenn. Cet atelier portait sur le plastique dans la collection de la Société des musées de sciences et technologies du Canada.

 

Figure 3. (A) La coloration formée par la résine urée-formaldéhyde sur les pièces moulées de ce téléphone à cadran de marque Philco est bien visible. (B) Cet échantillon d’un des premiers câbles télégraphiques sous-marins, isolé de gutta-percha, est en fait remarquablement bien conservé.

Figure 3. (A) La coloration formée par la résine urée-formaldéhyde sur les pièces moulées de ce téléphone à cadran de marque Philco est bien visible. (B) Cet échantillon d’un des premiers câbles télégraphiques sous-marins, isolé de gutta-percha, est en fait remarquablement bien conserve.

 

 

Pourquoi sommes-nous préoccupés par les matières plastiques dans notre collection? Parce que nous en voyons partout. Le plastique est sans doute la matière qui a eu la plus grande incidence sur l’électrification du monde, ayant permis la production de câbles (dont le câble transatlantique de 1854 à 1858, puis de 1865 à 1866), de matériaux isolants et de pièces moulées destinées à des produits de consommation, comme les récepteurs téléphoniques. Notre collection sur les transports renferme une panoplie de pneus de caoutchouc, ainsi que des volants en plastique, des poignées et des lunettes de sécurité (munies d’une couche de plastique intercalée entre deux lamelles de verre), un tableau de bord moulé, des panneaux intérieurs, des raccords et des revêtements de vinyle. L’aviation utilise des matières plastiques semblables. Le plastique est en fait l’une des grandes avancées technologiques des années séparant la Première et la Deuxième Guerre mondiale ayant donné lieu à d’importantes innovations dans le secteur de la construction d’aéronefs durant cette période. Sur le plan de la conception, le plastique – combiné à notre capacité de mouler des pièces complexes – est à l’origine de la création d’objets décoratifs qui sont devenus des icônes du XXe siècle, dont des radios, des lampes, des téléphones, des meubles et des accessoires de mode.

 

 

Le plastique est une matière fascinante. Nous sommes énormément redevables aux premiers pionniers du secteur chimique, dont les réalisations ont permis qu’il soit omniprésent dans nos vies aujourd’hui.

 

 

Figure 4. La friabilité.

Figure 4. La friabilité.

 

 

 

À quoi ressemble le plastique qui se détériore? Il devient friable (Figure 4), collant, présente des altérations en surface ou change de couleur. Certaines matières plastiques (comme le nitrate de cellulose) libèrent un gaz invisible qui, en présence d’humidité, peut former de l’acide sur les surfaces adjacentes, ce qui entraînera la désintégration des composés organiques et la corrosion des métaux. Le nitrate de cellulose dont sont composés les boutons d’un vieux vêtement, par exemple, finira par trouer le tissu et détériorer toutes les pièces de métal décoratives ou tiges des boutons. On devrait donc les retirer et les entreposer séparément, même si cela vous brise le cœur.

 

 

 

 

La Division de la conservation et de la collection est chargée de prendre soin de la collection nationale de la Société des musées de sciences et technologies du Canada, en assurant la pérennité des artefacts, leur préservation et leur hébergement.

 

 

 

 

 

Laboratoire portatif de RB Ede avant le traitement (2014.0029)

Des dons dangereux

Les trousses de chimie comptent parmi mes artefacts favoris de la collection. Nous avons reçu des flacons provenant de laboratoires de chimie, des nécessaires de préparation de lames de microscope avec des dizaines de fioles et récemment, une trousse de chimie populaire de RB Ede datant de 1890.

Laboratoire portatif de Robert Best Ede avant le traitement (2014.0029).

Laboratoire portatif de Robert Best Ede avant le traitement (2014.0029).

Je suis toujours ébahie de voir que le matériel et les produits contenus dans cette trousse étaient offerts aux amateurs de chimie, sans avertissement apparent quant à leur danger et à leur toxicité. Notre trousse contient des échantillons de nitrates de cuivre, de dichromate de potassium, d’hypochlorite de calcium et, bien entendu, d’un produit que nous connaissons bien, le mercure. Comme vous le voyez, ces produits sont dans leurs boîtes de carton rondes originales, dont certaines sont endommagées ou entièrement ouvertes. Je suis beaucoup plus inquiète de voir une boîte vide de nitrate de baryum et un petit tas de poudre que de voir une belle boîte d’arsenic intacte. Sans analyse chimique, je ne peux que présumer que mon tas de poudre est bien le nitrate de baryum provenant de la boîte.

Comme on le voit sur la photo ci-dessus, la trousse a été emballée par notre généreux donateur. Les fioles de verre sont entourées de bouts de papier mouchoir et d’autres papiers. Le donateur a fait un bon travail et il semble qu’aucun nouveau dommage ne soit survenu durant la livraison. D’autres collectionneurs ont fièrement fait don de leurs nécessaires de chimie au Musée et nous en sommes reconnaissants. Cependant, considérant ce que nous connaissons maintenant en matière de pratiques de santé et de sécurité, je me demande parfois si les propriétaires de trousses comme celle-ci savent ce qu’ils ont en leur possession. Savent-ils qu’ils ne peuvent pas se fier aux étiquettes? La boîte qui porte la mention « cinabre » peut dégager des effluves attrayants, mais contenir du sulfure de mercure toxique. Savent-ils quoi faire s’ils échappent du chlorure de cobalt sur leurs mains ou s’ils inhalent des particules de borax? Je soupçonne que les propriétaires et les collectionneurs de telles trousses ne consultent pas les fiches signalétiques des produits et ne remballent pas chaque fiole et boîte dans un contenant antifuite conçu pour les produits chimiques, munis des pictogrammes et des étiquettes SIMDUT appropriés. Heureusement pour moi, j’adore étudier ces artefacts de nature chimiques et les rendre les plus sécuritaires possible. C’est l’une des tâches de conservation que je préfère.

Certains produits chimiques de la trousse RB Ede après emballage et étiquetage.

Certains produits chimiques de la trousse RB Ede après emballage et étiquetage.