Image : Exemples de la dextérité que requiert la manipulation des scalpels.
Jean-Baptiste Marc Bourgery, Nicolas-Henri Jacob, Traité complet de l’anatomie de l’homme.
Tome 6. Pl. 15. Paris, 1839. http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/bourgery1831ga

Le toucher chirurgical — Les artéfacts dans la documentation commerciale

L’une des expositions que présentera le Musée des sciences et de la technologie du Canada (MSTC), dans sa version renouvelée, portera sur la médecine et le rôle primordial qu’y jouent les cinq sens depuis des siècles. Intitulée Sensations médicales, l’exposition traitera de l’utilisation de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût et du toucher dans la pratique médicale, ainsi que de l’évolution des instruments chirurgicaux faisant appel aux cinq sens. On y présentera des artéfacts de la collection du Musée et des objets empruntés d’autres musées au Canada et dans le monde.

L’exposition s’inspirera d’artéfacts et de récits illustrant l’utilisation du toucher dans l’apprentissage et la pratique. D’anciens modèles anatomiques et de nouveaux modèles imprimés en trois dimensions seront utilisés pour le volet consacré à l’apprentissage. Quant au volet pratique, on y explorera le « toucher chirurgical », ainsi que l’importance de la dextérité et de l’utilisation d’instruments de haute précision dans le traitement des maladies et des blessures. Malheureusement, nous ne pourrons exposer tous les artéfacts chirurgicaux contenus dans la collection du Musée, ni les splendides archives visuelles de la bibliothèque et de la collection de documentation commerciale remontant au début des années 1800.

Image : Les catalogues d’instruments chirurgicaux renferment des photos et des fiches techniques que les chirurgiens utilisaient pour faire leurs achats d’équipement. Les instruments étaient parfois offerts dans des trousses, comme celle-ci qui contient les instruments nécessaires à la pratique privée. Surgical Instrument Catalogue, J. H. Montague, Londres, 1897. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Image : Les catalogues d’instruments chirurgicaux renferment des photos et des fiches techniques que les chirurgiens utilisaient pour faire leurs achats d’équipement. Les instruments étaient parfois offerts dans des trousses, comme celle-ci qui contient les instruments nécessaires à la pratique privée. Surgical Instrument Catalogue, J. H. Montague, Londres, 1897. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Ces documents révèlent comment les médecins étaient informés des récentes percées techniques au sein de leur profession. L’un des projets auxquels j’ai travaillé pendant mon stage au MSTC consistait à examiner ces documents, à en numériser une partie et à les intégrer aux nouveaux Système de gestion des contenus numériques et Portail des archives ouvertes du Musée. Les photos présentées dans la documentation commerciale et les manuels améliorent grandement notre compréhension de l’utilisation des instruments chirurgicaux contenus dans la collection du Musée. Parmi les quelques instruments qui seront exposés, on compte un trépan, un scarificateur, des instruments de chirurgie oculaire et une scie à amputation. Étonnamment, bon nombre de ces instruments ont peu changé au fil des ans, témoignant de la stabilité de la médecine chirurgicale. Cependant, la documentation commerciale et les instruments exposés nous révèlent une évolution des matériaux et du style, ainsi que du contexte commercial de la médecine chirurgicale, de même que de vastes changements sur le plan de la pratique et de la technologie. Dans le cadre de mon projet, j’ai aussi fait la découverte de divers documents-image historiques dans les collections d’archives médicales en ligne du Canada et d’autres pays du monde, comme celle de la Bibliothèque de livres rares Thomas Fisher de l’Université de Toronto, de la Bibliothèque Wellcome et de l’Université de Heidelberg.

Image : Exemples de la dextérité que requiert la manipulation des scalpels. Jean-Baptiste Marc Bourgery, Nicolas-Henri Jacob, Traité complet de l’anatomie de l’homme. Tome 6. Pl. 15. Paris, 1839. http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/bourgery1831ga

Image : Exemples de la dextérité que requiert la manipulation des scalpels.
Jean-Baptiste Marc Bourgery, Nicolas-Henri Jacob, Traité complet de l’anatomie de l’homme. Tome 6. Pl. 15. Paris, 1839. http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/bourgery1831ga

Certaines images et parties de la collection révèlent un passé violent. Il y a des centaines d’années, les chirurgiens réputés pour leur force et leur vitesse opéraient leurs patients alors qu’ils étaient pleinement conscients. L’anesthésie n’étant pratiquée qu’à partir de 1840, les patients opérés avant cette période étaient en proie à des douleurs traumatisantes. Les actes médicaux les plus dramatiques étaient les amputations; pour atténuer la douleur, on faisait boire de l’alcool aux patients, on leur donnait des analgésiques ou on leur administrait un solide coup de poing. Les chirurgiens pouvaient se procurer des trousses qui contenaient tout le matériel nécessaire à l’opération. Quand ils s’accordaient plus de temps, ils utilisaient une scie à amputation, dont la précision leur permettait de scier l’os d’un trait sans trop endommager les tissus environnants.

Pratiquée il y a 8 000 ans, la trépanation consiste à percer un trou dans la boîte crânienne. Bien qu’on en sache peu sur les motifs de cette technique, certains préconisent qu’on l’utilisait notamment pour faire sortir les esprits malins du corps, soulager les effets d’une pression due aux maux de tête, guérir les patients atteints d’épilepsie et traiter un enfoncement des os crâniens. Les tréphines étaient une solution de rechange aux trépans, des instruments plus gros et moins précis.

Image : Image d’une scie à amputation servant à retirer une partie du cubitus. Jean-Baptiste Marc Bourgery, Nicolas-Henri Jacob, Traité complet de l’anatomie de l’homme. Tome 6. Pl. 56. Paris, 1839. http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/bourgery1831ga

Image : Image d’une scie à amputation servant à retirer une partie du cubitus. Jean-Baptiste Marc Bourgery, Nicolas-Henri Jacob, Traité complet de l’anatomie de l’homme. Tome 6. Pl. 56. Paris, 1839. http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/bourgery1831ga

Intervention chirurgicale plus courante, la saignée capillaire consistait à affleurer le sang à la surface de la peau à l’aide de contenants de verre ou de métal chauffés, puis à pratiquer de petites incisions au moyen de scarificateurs pour faire écouler le sang. Les instruments d’extraction dentaire étaient aussi utilisés très couramment; des outils spécialisés avaient été inventés pour chaque type de dent afin de faciliter les interventions. Dans les catalogues d’instruments chirurgicaux, de nombreuses pages étaient souvent consacrées aux instruments dentaires, comme les forceps dentaires et les excavateurs.

Image: Les clés dentaires sont des instruments passablement archaïques qu’on vendait avec les forceps. La griffe à l’extrémité permettait de saisir la dent malade, puis, d’un mouvement de rotation de l’instrument, le chirurgien espérait que la dent se détache. Instrument Catalogue, Arnold and Sons, Londres, 1876. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Image: Les clés dentaires sont des instruments passablement archaïques qu’on vendait avec les forceps. La griffe à l’extrémité permettait de saisir la dent malade, puis, d’un mouvement de rotation de l’instrument, le chirurgien espérait que la dent se détache. Instrument Catalogue, Arnold and Sons, Londres, 1876. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Les artéfacts exposés rappellent aussi la motricité fine dont font preuve les chirurgiens. La chirurgie de la cataracte est aussi une pratique ancienne, qui remonte à l’Égypte antique. Pour ce type d’intervention, on utilisait de petits instruments (comparativement aux instruments pour amputation) qui étaient composés de matériaux et d’éléments décoratifs raffinés, et présentaient une finesse d’exécution remarquable. Cette opération délicate nécessitait l’utilisation d’un ensemble d’instruments de précision particuliers avec lesquels le chirurgien retirait le cristallin et le faisait descendre au fond de l’œil. L’abaissement de la cataracte est la plus ancienne méthode connue pour opérer la cataracte. C’est plus tard qu’est apparue l’aiguille à cataracte servant à retirer le cristallin. À la fin du XIXe siècle, les instruments de chirurgie oculaire se distinguaient encore par leur raffinement. Les trousses constituaient un achat pratique pour les chirurgiens, qui disposaient aussi d’une vaste sélection de lames pratiquement indifférenciables.

Quand l’anesthésie est apparue, et qu’on a en démontré l’efficacité, c’était une invention révolutionnaire pour les chirurgiens et, bien entendu, pour les patients. Il a fallu quelques années à peine pour que tous les chirurgiens l’adoptent.

Image: Inhalateur d’éther utilisé pour anesthésier les patients avant l’opération. Surgical Instrument Catalogue, J. H. Montague, Londres, 1897. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Image: Inhalateur d’éther utilisé pour anesthésier les patients avant l’opération. Surgical Instrument Catalogue, J. H. Montague, Londres, 1897. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Le sens du toucher étant absent chez les patients anesthésiés, les chirurgiens commencèrent à explorer de nouvelles techniques d’utilisation de leur toucher et de leurs instruments.

La documentation commerciale révèle une croissance rapide de la diversité et de la complexité des techniques et instruments durant cette période, et relève plusieurs versions différentes d’un même instrument, ainsi que des instruments portant le nom du chirurgien célèbre qui en est l’inventeur.

Image : Il y a seulement 150 ans, les chirurgiens aimaient travailler avec ce bistouri à ressort à double lame, car les lames repliées étaient compactes et plus tranchantes que celles des bistouris ordinaires. Instrument Catalogue, Arnold and Sons, Londres, 1876. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Image : Il y a seulement 150 ans, les chirurgiens aimaient travailler avec ce bistouri à ressort à double lame, car les lames repliées étaient compactes et plus tranchantes que celles des bistouris ordinaires. Instrument Catalogue, Arnold and Sons, Londres, 1876. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Au XIXe siècle, la salle d’opération a aussi subi certains changements qui ont eu un impact sur l’évolution du toucher chirurgical. Avant l’arrivée de la chirurgie antiseptique, les chirurgiens se lavaient rarement les mains et portaient fièrement leur blouse tachée de sang. On répandait aussi de la sciure de bois sur le plancher de la salle d’opération pour absorber le sang.

Image : Certaines inventions, telles que la table pivotante, s’inscrivaient dans le cadre d’efforts visant à moderniser la salle d’opération et à recueillir le sang. Surgical Instrument Catalogue, J. H. Montague, Londres, 1897. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Image : Certaines inventions, telles que la table pivotante, s’inscrivaient dans le cadre d’efforts visant à moderniser la salle d’opération et à recueillir le sang. Surgical Instrument Catalogue, J. H. Montague, Londres, 1897. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Dès l’arrivée de la chirurgie antiseptique à la fin du XIXe siècle, on mit davantage l’accent sur les matériaux et la stérilisation, comme en témoignent les artéfacts de la collection et la documentation commerciale. Les instruments faits de matériaux organiques cédèrent la place à de robustes instruments nickelés, que les chirurgiens pouvaient stériliser après chaque intervention. Puis, vint l’acier inoxydable au milieu du XXe siècle. Les chirurgiens commencèrent à se laver les mains, à porter des gants, des masques et des bonnets, et à opérer dans des salles privées propres et bien rangées. Ils s’habituèrent aux gants qui venaient modifier considérablement leur sens du toucher, aux instruments de métal robustes et stériles qui leur simplifiaient la tâche, et à l’exercice d’une médecine propre, minutieuse et prudente, qui, reconnaît-on aujourd’hui, est très spécialisée.

Découvrez une partie de ces changements à l’exposition qui sera présentée à compter de novembre 2017, ou n’attendez pas et explorez dès maintenant notre vaste collection de documentation commerciale où vous trouverez tout un éventail d’images.

 

Erica Nadeau est étudiante au programme d’Études muséales appliquées du Collège Algonquin et travaille à l’exposition Sensations médicales à titre de stagiaire.

L’exposition intitulée Vaccination: Fame, Fear and Controversy, 1798-1998, est présentée du lundi au vendredi de 9 h à 17 h à la Bibliothèque Osler de l’histoire de la médecine, à l’Université McGill, jusqu’à la fin d’avril 2017.

Espoir et peur dans une fiole de verre — Retracer l’histoire de la vaccination en compagnie de la Bibliothèque Osler

Ce modeste tube capillaire rempli de liquide a beaucoup plus de valeur que ce dont il a l’air. Outre ses vertus contre la variole, il est porteur d’espoir pour l’éradication d’une maladie que T. B. Macaulay considérait autrefois comme « toujours présente, remplissant les cimetières, planant constamment au-dessus de ceux qu’elle n’avait pas encore frappés, laissant sur ceux dont elle avait épargné la vie les traces hideuses de son pouvoir… »[1] Pour certains, il laisse même entrevoir la possibilité d’éliminer toutes les maladies infectieuses. Pour d’autres, il suscite la peur et la méfiance à l’égard de la médecine moderne. D’autres encore le voient comme une combinaison de ces sentiments, à divers degrés.

Tube capillaire contenant le vaccin antivariolique fabriqué par les Laboratoires Connaught à Toronto (Ontario) vers 1939. Technologie médicale, Musée des sciences et de la technologie du Canada, No d’artefact : 2002.0101

En 1798, Edward Jenner, médecin de campagne d’origine anglaise, publie les résultats de ses expériences sur l’inoculation de la vaccine — procédé qu’il appelle la vaccination — et son utilité pour prévenir la variole. Bien que la vaccination ne tarde pas à se répandre dans le monde entier, ses bienfaits sont vivement contestés depuis le début. Beaucoup, y compris des médecins, hésitent à « introduire un virus animal dans le sang humain ».[2]

Image de la main de Sarah Nelmes, sur laquelle Jenner a prélevé la substance contaminée pour l’inoculer à James Phipps en 1796. Edward Jenner, An inquiry into the causes and effects of the variolae vaccinae, a disease discovered in some of the western counties of England, particularly Gloucestershire, and known by the name of the cow pox, London: D.N. Shury, 1800.

Image de la main de Sarah Nelmes, sur laquelle Jenner a prélevé la substance contaminée pour l’inoculer à James Phipps en 1796. Edward Jenner, An inquiry into the causes and effects of the variolae vaccinae, a disease discovered in some of the western counties of England, particularly Gloucestershire, and known by the name of the cow pox, London: D.N. Shury, 1800.

Dès 1802, caricaturistes et satiristes se moquent des craintes de la population selon laquelle [traduction libre] « le sujet humain, à qui on a inoculé la vaccine, devient contaminé et se transforme en brute… le nourrisson vacciné aura une tête de bœuf et son corps sera tout couvert de poils comme une vache. »[3] La vaccination demeurera un sujet controversé pendant tout le 19e siècle et l’est encore aujourd’hui, même après que les espoirs d’éradication de la variole se sont concrétisés en 1980.

Dessin satirique de James Gilray illustrant les effets de la vaccination. The Cow-Pock – or – the Wonderful Effects of the New Inoculation! London: H. Humphrey, 1802. The British Museum.

Dessin satirique de James Gilray illustrant les effets de la vaccination. The Cow-Pock – or – the Wonderful Effects of the New Inoculation! London: H. Humphrey, 1802. The British Museum.

Pièce de la collection muséale, la fiole de vaccin antivariolique, vestige de la lutte contre la maladie, est actuellement exposée à la Bibliothèque Osler de l’histoire de la médecine, à l’Université McGill. La nouvelle exposition qui y est présentée, Vaccination: Fame, Fear and Controversy, 1798-1998, reprend les arguments formulés par les défenseurs et les détracteurs de la vaccination dans les 200 années qui ont suivi la publication des recherches de Jenner. Ici, les artéfacts du Musée des sciences et de la technologie du Canada s’unissent à la collection de livres rares de la bibliothèque pour illustrer comment le conflit s’est manifesté dans l’Angleterre du début du 19e siècle, dans l’épidémie de variole qui frappa Montréal en 1885 et dans celle de Toronto en 1919. L’exposition relate les faits historiques de la controverse engendrée par la vaccination, tentant de comprendre la méfiance et les craintes qu’elle suscite.

L’exposition intitulée Vaccination: Fame, Fear and Controversy, 1798-1998, est présentée du lundi au vendredi de 9 h à 17 h à la Bibliothèque Osler de l’histoire de la médecine, à l’Université McGill, jusqu’à la fin d’avril 2017.

L’exposition intitulée Vaccination: Fame, Fear and Controversy, 1798-1998, est présentée du lundi au vendredi de 9 h à 17 h à la Bibliothèque Osler de l’histoire de la médecine, à l’Université McGill, jusqu’à la fin d’avril 2017.

Cynthia L. Tang est un Chercheur attaché, Université McGill et SMSTC

[1] T. B. Macaulay, The History of England from the Accession of James II, Boston: De Wolfe, Fiske & Co., 1831, 424.

[2] Benjamin Moseley, Commentaries on the Lues Bovilla or Cowpox, London: Longman, Hurst, Rees, and Orme, 1806.

[3] Auteur anonyme, Satirical poem on Moseley’s “Commentaries on the Lues Bovilla, or Cow Pox”, in The Vaccine Phantasmagoria, London: J. Murray, 1808.

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L’accessibilité aux grands espaces, et la maîtrise du corps

Brad Zdanivsky est un athlète de Vancouver. Né en 1976, il a grandi à Mackenzie, en Colombie-Britannique, où il a acquis très tôt un goût pour le grand air et l’escalade de parois rocheuses. Sur son blogue, Brad explique que « c’est au début de l’adolescence que j’ai vraiment saisi qu’un système de cordes pouvait assurer ma sécurité. Je suis devenu complètement accro, et j’avais toujours soif d’escalade. Plus je passais de temps à l’extérieur, plus je respectais la nature dans ce qu’elle avait de plus sauvage. Les éléments, l’action de la gravité, le temps toujours spectaculaire et changeant… Toutes des choses assez addictives pour des gens comme moi, en quête perpétuelle d’aventure. »

En 1995, il a été victime d’un accident de la route en revenant des funérailles de son grand-père à Saskatoon, à 14 heures de chez lui. Il avait alors subi un traumatisme médullaire au niveau de la vertèbre C5. « Le passage abrupt de la force et l’indépendance à la faiblesse et l’impuissance a été surréel, écrit Brad sur son blogue. C’était affreux de constater la vitesse à laquelle mes muscles s’atrophiaient. Simplement dit, le corps commence à se consommer lui-même après une semaine ou deux d’immobilité. J’ai mis beaucoup de temps à arriver à faire avancer mon fauteuil roulant, et je n’ai jamais retrouvé l’usage de mes mains. Pour apprendre à vivre avec ma quadriplégie, il me fallait trouver des trucs pour compenser mes pertes fonctionnelles. »

Les 10 prochaines années voit Brad retourner à l’escalade, et en juillet 2005, est devenu le premier tétraplégique à gravir le Grand Mur du Chef Stawamus, un des plus grand monolithe de granit au monde, à Squamish, en Colombie Britannique.

RETOUR AU MUR (vidéo)

Un voyage de 10 ans, et l’escalade de la paroi verticale de 1700 pieds du Chef Stawamus (en anglais seulement)

Le printemps dernier, j’ai rencontré Brad à Vancouver. Ce qui suit est un extrait de nos échanges du 10 mars dernier.

Emily : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’escalader les parois rocheuses?

Brad : Enfant, j’étais toujours dehors, toujours en randonnée. L’escalade, c’était aussi à l’extérieur, dans la nature; ça réunissait donc tout ce que j’aime dans un seul sport. Je ne pouvais pas m’en passer. Après l’accident, je me suis crû comme au bas d’une paroi à grimper. Je me sentais presque lâche de ne pas tenter de recommencer. Ce n’était pas suffisant de retourner à l’école, de faire d’autres sports… Les défis n’étaient pas assez grands. Tu sais, il n’y a aucune récompense là-haut. On ne tire rien de l’expérience, sauf la satisfaction qu’elle procure. Dix années de travail pour dix minutes au sommet… Le referais-je? Non! Tout me fait mal maintenant. J’ai réalisé que je n’ai plus besoin d’en faire autant.

Brad dans son harnais bleu. Photo : http://ambassadors.net/archives/images/bradclimbing.jpg

Brad dans son harnais bleu.
Photo : http://ambassadors.net/archives/images/bradclimbing.jpg

Emily : Quel effet l’exercice physique, comme l’escalade, a-t-il sur ton corps?

Brad : Pour réussir à escalader le Stawamus Chief, le rythme cardiaque et la tension artérielle d’une personne quadriplégique n’étaient pas suffisants. Ma pression était de 100/60 mmHg, et mon cœur faisait 60 battements à la seconde. Ce sont des chiffres qu’on associe normalement aux petites vieilles… aux grands-mamans de 90 ans qui se bercent dans leur salon. Il fallait que je les fasse augmenter en m’exerçant à un niveau plus élevé. Pour ce faire, j’ai décidé de me soumettre à ce qu’on appelle les stimuli nocifs, soit de me causer un peu de douleur. C’est assez délicat, parce que ça peut parfois être nuisible, mais si on le fait bien, on bénéficie d’un exercice optimal. Mais quand on doit composer avec des réactions tout à fait involontaires, en cherchant l’équilibre entre le « trop » et le « pas assez », il arrive qu’on aille trop loin; on peut même en mourir. C’est presque impossible à contrôler. Il faut vraiment bien connaître son corps. La moitié du projet d’escalade a été consacrée à comprendre ainsi le fonctionnement de mon organisme. Ces stimuli nocifs sont extrêmement dangereux, et sont considérés comme de la tricherie par la plupart des comités paralympiques. Beaucoup d’athlètes de piste se cassent un orteil ou laissent leur vessie se remplir afin d’engendrer les réactions recherchées. C’est une philosophie du « tout ou rien ». Nous avons essayé de moduler ces réactions en créant un algorithme fondé sur les tendances de mon rythme cardiaque, algorithme qui faisait en sorte que je reçoive des décharges électriques en temps opportun. Si on veut que ça marche, il faut que ça soit toujours surprenant. Je dirais que cette méthode était plus sécuritaire et maîtrisable que celles que d’autres employaient. Avant, je m’envoyais des décharges dans les jambes, mais mon organisme s’y est habitué. Mais il y a quelque chose auquel il ne se fera jamais : une décharge aux testicules! Ça, ça marche à tout coup! Ça fait mal chaque fois! Le jour de l’escalade, je n’ai pas utilisé le traitement. Mon corps était dans un état tellement bizarre. Si on essaie d’augmenter la dose, ou si on éprouve d’autres stimuli, comme un coup de soleil, par exemple, on est dans de beaux draps! C’est vraiment dangereux!

Emily : Je suis vraiment heureuse d’avoir obtenu ton « harnais bleu » pour la collection du Musée. Il représente, pour moi du moins, une application plus essentielle et inclusive de la technologie. Pourrais-tu m’expliquer comment tu en es arrivé à ce modèle? Quelle a été ta démarche et quelles surprises as-tu rencontrées en cours de route?

Brad : Je voulais grimper comme le font les paraplégiques, ce qui n’était que de l’entêtement de ma part. Mon corps requiert plus de protection et de support. J’ai d’abord essayé un harnais de parapente, mais il écrasait mes poumons. J’avais besoin de quelque chose qui me protégerait mieux et qui m’offrirait davantage de soutien structurel. Nous nous sommes donc fondés sur l’exemple du fauteuil roulant. Nous avancions lentement vers le but, en élaguant progressivement. Toutes les pièces mobiles étant sujettes au bris, nous avons décidé de ne régler que trois problèmes à chaque essai. Nous enlevions le superflu petit à petit. Nous devions tout vérifier dans les moindres détails. Quant aux couleurs, elles ont été choisies en fonction de leur visibilité du sol. Et pour répondre à la seconde partie de ta question, tout n’a été que surprises!

La structure de base du harnais d’escalade de Brad. Photo : verticalchallenge.org

La structure de base du harnais d’escalade de Brad.
Photo : verticalchallenge.org

Emily : Peux-tu me raconter ce dont tu te souviens de la première escalade au moyen du harnais bleu?

Brad : Nous avons transporté le matériel sur place la veille de l’escalade, et nous nous sommes arrêtés pour la nuit, non loin de la montagne. Je n’ai pas dormi du tout — comment aurais-je pu le faire avant un tel défi? Il était très tôt et il faisait encore noir quand nous avons commencé, parce que nous voulions éviter les grandes chaleurs de la journée. Ce matin-là, j’essayais simplement de ne pas trop réfléchir et d’y aller une étape à la fois. J’étais étrangement calme… Je ne voulais pas tenter le sort. Nous avons fait du bon travail, et nous étions dans les temps dès le départ. Nous avons même battu certains de nos records. Nous avons dépassé l’endroit où nous nous étions rendus par le passé et sommes arrivés à un secteur que nous n’avions pas encore atteint. De ce secteur, il était quasi impossible de redescendre. Il ne me restait plus qu’à continuer à monter!

Emily : As-tu fait la fête en atteignant le sommet?

Brad : Non, j’étais trop fatigué. Je voulais juste un sandwich! J’étais affamé. J’avais peur, j’avais faim, je grelottais et j’avais mal partout!

Brad dans son harnais bleu. La ville de Squamish est à peine visible. Photo : https://myspace.com/rockclimberz

Brad dans son harnais bleu. La ville de Squamish est à peine visible.
Photo : https://myspace.com/rockclimberz

Emily : Qu’est-ce que cette escalade a représenté pour toi?

Brad : Beaucoup de choses! Ce fut une sorte d’épilogue. J’ai réglé mes comptes avec ma blessure et tout ce qu’elle impliquait. Elle n’avait pas gagné. J’ai prouvé à ma famille que j’avais bel et bien survécu, et que je pouvais encore faire ce que je voulais. J’ai dormi comme un bébé ce soir-là!

L’expérience de Brad démontre comment les gens ayant des handicaps physiques trouvent des façons novatrices de mettre la nature à leur portée. Les technologies servent ici d’outils pour surmonter les obstacles tant réels que construits par la société.

Pour en savoir plus sur Brad :

Vertical Challenge: Observations from an Outlier (en anglais seulement)

Remerciements :

Un grand merci à M. Brad Zdanivsky pour partager son histoire, et pour le don de son dispositive d’escalade au Musée.

Verticalchallenge.org

 

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Les gants chirurgicaux : le conflit entre la protection et la sensibilité

De nous jours en médecine et en science, nous prenons le port de gants pour acquis. Mais à la fin des années 1800, lorsqu’on les a introduits pour la première fois, leur utilité en chirurgie n’était pas aussi flagrante. En 1889, le chirurgien William Halsted de Johns Hopkins a été le premier à offrir des gants de caoutchouc pour la chirurgie en cadeau à son infirmière en chef et future épouse, Caroline Hampton, afin qu’elle puisse protéger ses mains contre des solutions caustiques qui avaient été utilisées pour prévenir l’infection bactérienne chez le patient. Les gants ont ensuite été utilisés par les assistants d’Halsted, mais le fait de les porter pour protéger le patient contre les bactéries présentes sur les mains du chirurgien n’a pas été d’une évidence immédiate. Le port de gants par toute l’équipe chirurgicale est devenu une pratique courante à Johns Hopkins seulement après 1896.

En fait, les chirurgiens qui portaient des gants au cours de leurs procédures suscitaient de la controverse et des débats dans le monde chirurgical des années 1890. La nature de plus en plus délicate des chirurgies accentuait l’importance du toucher et de la dextérité, deux aspects qui étaient compromis par l’utilisation de gants. Plusieurs chirurgiens n’étaient pas prêts à remédier à leur toucher et leur dextérité en échange de la stérilité. D’autres étaient plus souples pour négocier entre le contrôle manuel et microbien et ont fait l’expérience de divers matériaux comme le coton, la soie, le cuir et le caoutchouc, ainsi que des combinaisons de ces matériaux. Les rencontres chirurgicales commençaient à inclure des démonstrations de différents modèles de gants offerts par les fabricants[1].

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Une publicité pour des gants de chirurgie qui permettent « un poulx très faible » à se faire sentir à travers son caoutchouc. Illustrated Catalogue of High Grade Surgical Instruments and Physicians’ Surgical Supplies, Sharp & Smith in Chicago, vers 1908. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Les catalogues d’instruments chirurgicaux et d’articles divers de la Collection de littérature professionnelle du Musée présentent certaines caractéristiques particulières des gants qui ont été commercialisés pour les chirurgiens afin qu’ils conservent le meilleur contact chirurgical. Le catalogue d’un fabricant de fournitures chirurgicales de Chicago vers 1908 présentait des « gants de caoutchouc sans couture » qui sont « lisses, solides, transparents, non absorbants et qui peuvent être stérilisés. Ils permettent de ressentir un pouls très faible, la différence dans l’uniformité des tissus et l’irrégularité des surfaces », ce qui indique quelques-unes des caractéristiques recherchées par les chirurgiens en quête du gant idéal. D’autres qualités souhaitées incluaient le confort et la flexibilité. Un autre catalogue publié vers 1900 par The Hospital Supply Co. à New York décrivait explicitement ses gants comme étant conçus « de caoutchouc souple très mince, épousant la peau de très près et ne nuisant pas au sens du toucher ». Starkman, une société domiciliée à Toronto, prétendait que son modèle de 1970 était « tellement délicat qu’il pouvait révéler une empreinte digitale ».

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Des gants qui prétendent être « tellement délicat qu’il pouvait révéler une empreinte digitale »  Starkman Surgical Supply: Price Catalogue 1970, Toronto, 1970. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Avec les progrès technologiques, les gants plus minces offraient plus de sensibilité. Éventuellement, les gants sont devenus omniprésents et essentiels dans la boîte à outils d’un chirurgien. Les chirurgiens peuvent maintenant se concentrer sur le choix des gants en fonction de leur confort et leur flexibilité. Ma recherche portant sur le toucher chirurgical pour l’exposition à venir du Musée qui s’intitule Sensations médicales m’a amenée à me plonger davantage dans la façon dont les chirurgiens d’aujourd’hui choisissent leur gant idéal. Le Dr Gerald Fried, chirurgien en chef au Centre universitaire de santé McGill, explique ce qui est important pour lui : « la configuration des différentes marques peuvent entraîner une pression sur diverses zones de la main, ce qui cause de la fatigue pour les plus longues chirurgies ». Alors il choisit les gants en fonction de leur forme et de l’élasticité de leur matériel pour qu’il n’y ait pas de restriction dans le mouvement.

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Gants de chirurgie SensiCare en polyisoprène synthétique. Courtoisie du docteur Harvey Sigman et l’Hôpital général juif de Montréal

Selon le Dr Harvey Sigman, un chirurgien de l’Hôpital général juif de Montréal, les gants conçus de matériel plus épais sont préférés par certains chirurgiens, car ils offrent une protection supplémentaire contre la perforation et les brûlures de cautérisation. Certains chirurgiens, y compris le Dr Sigman, choisissent même de porter deux paires de gants pour avoir une protection supérieure.

gammex

Gants de chirurgie Gammex Non-Latex en polyisoprène. Courtoisie du docteur Jeffrey Barkun et le Centre universitaire de santé McGill.

D’autres, comme le Dr Jeffrey Barkun, un chirurgien du Centre de Santé de l’Université McGill, trouvent que le port de deux paires de gants est trop contraignant et préfèrent porter des doublures de gants. Le Dr Barkun trouve que ces doublures douces et minces épousent très bien la peau et offrent une meilleure protection, sans affecter le sens du toucher. Les docteurs Sigman et Barkun ont gentiment offert des exemples de leurs gants préférées pour la collection d’artéfacts du Musée. Ceux-ci seront exposés avec la littérature professionnelle dans la section des touchers chirurgicaux de l’exposition Sensations médicales à venir.

[1] Pour en savoir davantage, lire l’article de Thomas Schlich qui s’intitule « Negotiating Technologies in Surgery: The Controversy about Surgical Gloves in the 1890s » dans le numéro de juillet 2013 du Bulletin of the History of Medicine.

Cynthia L. Tang est un Chercheur attaché, Université McGill et SMSTC

Photo. Radeau parti de la Libye. Photo du Dr Simon Bryant

Une boussole dans la crise des migrants

En juin 2015, alors que la crise des migrants s’intensifiait dans la mer Méditerranée, j’ai demandé à mon amie Carol Devine, qui travaille depuis longtemps pour Médecins Sans Frontières (MSF), s’il était possible de recueillir des objets témoignant de cette expérience du point de vue médical. Sans tarder, elle s’est empressée d’envoyer un message au personnel de MSF à bord du navire de sauvetage MY Phoenix de MOAS en service dans la Méditerranée. Simon Bryant, médecin canadien à bord, a généreusement accepté de relever le défi. Pendant sa mission, il a donc rassemblé divers objets : une boussole marine trouvée dans un radeau pneumatique plein à craquer, des dispositifs de flottaison pour enfants, des appareils médicaux essentiels servant à dégager les voies respiratoires, une combinaison blanche jetable, une plaque indiquant la salle de consultation, ainsi qu’un drapeau usé du Phoenix. Tous ces objets étaient accompagnés d’images et d’une description détaillée de leur provenance.

Gilet de sauvetage et un Flotteur récupéré pendant la mission de sauvetage en mer Méditerranée à l’été 2015.

Gilet de sauvetage et gilet de flottaison pour piscine récupérés pendant la mission de sauvetage en mer Méditerranée à l’été 2015. Le gilet pour piscine porte la mention suivante au dos : NOT TO BE USED FOR BOATING … NOT A LIFESAVING DEVICE (Ne pas utiliser dans les embarcations nautiques … Cette veste n’est pas un gilet de sauvetage.). Photo prise par le Dr Simon Bryant

Le premier contact entre migrants et Occidentaux a souvent été établi dans le cadre de missions de sauvetage en mer Méditerranée. En 2015, de concert avec Migrant Offshore AID Station (MOAS), MSF a lancé des opérations de sauvetage en mer parce que beaucoup de personnes risquaient de mourir noyées ou de disparaître en mer pendant leur traversée périlleuse en provenance de la Libye et de la Turquie, et éprouvaient des problèmes de santé à leur arrivée en Europe.

Beaucoup sont celles qui ont eu besoin de soins médicaux immédiats sur le navire; ma demande initiale consistait donc à réunir des objets témoignant de la crise en cours. Les objets choisis par la suite par le Dr Bryant ont permis de dresser un portrait plus vaste de la situation dans la zone de sauvetage. En récupérant la plaque de la salle de consultation, il attirait notre attention sur la perspective des migrants, au milieu de toute l’agitation qui régnait à bord du navire de sauvetage et malgré les défis que représentaient les barrières linguistiques.

Plaque de la salle de consultation portant la mention Consultation in Progress (consultation en cours). Photo prise par le Dr Simon Bryant.

Plaque de la salle de consultation portant la mention Consultation in Progress (consultation en cours). Photo prise par le Dr Simon Bryant.

L’un des dispositifs de flottaison était en réalité un gilet pour piscine portant la mention « NE PAS UTILISER DANS LES EMBARCATIONS NAUTIQUES » (de plus en plus utilisé par les enfants migrants), tandis que l’autre était un gilet de sauvetage homologué. Quant aux canules oropharyngées de type Guedel, le Dr Bryant en a eu plein les poches pendant sa mission. La boussole marine, faite de plastique de couleur laiton, avait été fabriquée par une compagnie d’équipement de navigation et de pêche en Chine.

Boussole marine fabriquée par Zhanhui Industry, ltée. Province de Guangdong, Chine

Boussole marine fabriquée par Zhanhui Industry, ltée. Province de Guangdong, Chine. Photo prise par le Dr Simon Bryant.

Comme les migrants, ils en ont aussi parcouru du chemin, ces objets. À l’automne 2015, peu après leur arrivée à Ottawa, Dan Conlin, conservateur au Musée canadien de l’immigration du Quai 21, à Halifax, a accepté le défi de les exposer au public. L’exposition, intitulée Une traversée périlleuse, a dressé un portrait de la crise des migrants au moyen d’objets simples et révélateurs, qui, à l’époque, avaient fait la manchette des journaux canadiens. En mai, les artéfacts seront transportés au Musée canadien pour les droits de la personne à Winnipeg, afin d’y être exposés à l’été 2016. Et comme il y a d’autres établissements qui ont demandé à les exposer à la fin de l’été (il est possible que la boussole soit exposée à la Biennale de Shanghai en 2016), ils poursuivront donc leur périple imprévu autour du monde afin de raconter cette histoire peu banale où ils sont passés de produits manufacturés chinois à biens de consommation (qui a acheté la boussole et où?!) à articles de survie à artéfacts culturels.

Simon Bryant raconte la mission de sauvetage de 2015 dans un blogue intitulé Bringing Home the Rescue-Zone (en anglais). Dans un article publié dans l’édition de septembre 2015 du magazine Outside, Joshua Hammer décrit aussi la situation à bord du Phoenix (accompagnant son récit de photos montrant le Dr Bryant au travail). J’ajoute ci-dessous l’histoire de la boussole telle que l’a racontée le Dr Bryant pour nos dossiers d’acquisition:

L’histoire de la boussole racontée par Simon Bryant

En Libye, dans la nuit du 3 août 2015, vers 3 h, 103 adultes et 15 enfants venant de 14 pays ont fui la violence, la pauvreté et la maltraitance dont ils étaient victimes dans leurs pays d’origine, et sont montés à bord d’un radeau pneumatique de neuf mètres, propulsé par un vieux moteur extérieur de 40 chevaux-puissance, pour prendre la direction du nord.

Photo. Radeau parti de la Libye. Photo du Dr Simon Bryant

Des migrants naviguant à bord d’un radeau pneumatique parti de la Libye, le 3 août 2015. Photo prise par le Dr Simon Bryant

Ne comptant que sur cette boussole à cardan, fournie par les « passeurs » qui avaient organisé le voyage, ils ont mis le cap vers le nord. C’est une boussole du genre qu’on trouve sur beaucoup de bateaux et de radeaux.

(Dans la majorité des cas, ironiquement, l’emballage de carton servant à protéger les boussoles est resté bien en place, comme le montre la photo ci-contre. Il empêchait le mécanisme à cardan de maintenir la boussole à plat, peu importe le mouvement du bateau, ce qui, chose certaine, rendait la navigation en ligne droite difficile…) Ci-dessus, une boussole semblable à celle qui est exposée au musée; l’emballage de carton (blanc) est encore intact.

Photo : Boussole dont l’emballage est intact, photo de Gabriele Casini

Boussole dont l’emballage est intact; photo prise par Gabriele Casini

Après avoir reçu un appel de détresse, le Centre de coordination du sauvetage en mer de Rome a chargé le MY Phoenix, un navire de recherche et de sauvetage exploité conjointement par Médecins Sans Frontières (MSF) et l’organisme MOAS (Migrant Offshore Aid Station), de porter assistance à ces personnes. Le radeau a par la suite été intercepté sans incident à 10 h, à environ 20 milles marins au nord de Zuwara, en Libye, par 33° 24′ de latitude nord et 11° 57′ de longitude est.

Cette photo montrant le radeau pneumatique et ses occupants a été prise au moment où le canot pneumatique à coque rigide déployé par le Phoenix tentait une première approche, juste avant la distribution de gilets de sauvetage aux occupants du radeau.

Tous les occupants du radeau ont été transportés à bord du Phoenix, où ils ont reçu de l’eau, de la nourriture, des vêtements secs, ainsi que des soins médicaux, au besoin. Plus tard, cette même journée, toutes les personnes secourues ont été transférées à bord de deux navires de la garde côtière italienne, puis emmenées en Italie. Le Phoenix est ensuite retourné dans la zone de recherche et de sauvetage.

Pays d’origine et nombre de personnes secourues (15 enfants, 103 adultes)

Nigéria 69; Ghana 15; Soudan 6; Gambie 5; Érythrée 4; Sénégal 4; Guinée 3; Maroc 3; Mali 2; Niger 2; République démocratique du Congo 2; Libye 1

 

La caravane et ses premiers propriétaires. (Crédit : famille MacLaren)

L’histoire qui m’a fait changé d’avis

Collectionner, c’est établir un lien entre le temps et l’espace. Nous utilisons nos connaissances et nos réseaux pour chercher des objets porteurs d’une mémoire importante dans l’histoire des sciences et de la technologie au Canada. Mais parfois, quand nous ne savons même pas que nous devrions être à la recherche d’un objet, celui-ci nous trouve et nous oblige à regarder au-delà des priorités que nous avions établies pour nos collections et nous fait découvrir un véritable trésor.

Intérieur de la caravane montrant la glacière. Plaque d’immatriculation au-dessus. (Crédit : famille Desjardins)

Intérieur de la caravane montrant la glacière. Plaque d’immatriculation au-dessus. (Crédit : famille Desjardins)

En septembre 2014, j’ai reçu un courriel d’un collègue du Musée des Beaux-arts du Canada. Il avait vu une caravane fabriquée au Canada qui avait été restaurée avec soin et voulait savoir si nous souhaitions l’acquérir. Il s’agissait d’une caravane Brantford de la fin des années 1930 fabriquée par Canada Carriage & Body Limited. C’était intéressant, mais à première vue, elle datait pratiquement de la même époque que notre autocaravane Nash du même genre et rendait ma décision difficile. J’ai regardé les photographies et ouvert un dossier pour cette caravane que j’ai classé sur mon bureau dans la pile « poursuivre les recherches ».

Extérieur de la caravane restaurée. (Crédit : famille Desjardins)

Extérieur de la caravane restaurée. (Crédit : famille Desjardins)

Je réfléchissais encore aux mérites de la caravane Brantford lorsque sa propriétaire m’a directement appelé en décembre pour savoir si je souhaitais l’acheter. Après lui avoir répondu que je devais approfondir mes recherches avant de pouvoir prendre une décision, je lui ai demandé ce qu’elle savait au sujet de la caravane. Bien que l’anglais soit sa deuxième langue, elle m’a raconté une histoire passionnante et captivante qui m’a obligé à reconsidérer ce que j’avais présumé à propos de la caravane. Grâce aux noms, aux dates et aux détails techniques qu’elle m’a fournis, j’ai commencé à rassembler l’histoire de Brantford et découvert une partie de la richesse et de la complexité de la vie à l’époque de la grande dépression au Canada.

Canada Carriage & Body Co. Ltd était un fabricant bien établi qui avait survécu au déclin du marché de la voiture et à la montée de l’automobile. Cherchant des moyens de diversifier sa ligne de produits pendant les maigres années 1930, il avait acheté la petite entreprise de remorques de Fred Knechtel. Ébéniste doué qui construisait auparavant des meubles radio, M. Knechtel avait décidé de concevoir des remorques pour le marché émergent du tourisme automobile. Canada Carriage a fabriqué les remorques caravanes Brantford pendant quelques années jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale sous la supervision attentive de M. Knechtel.

La caravane Brantford après 50 années d’entreposage. (Crédit : famille Desjardins)

La caravane Brantford après 50 années d’entreposage. (Crédit : famille Desjardins)

Entre-temps, dans Outremont, un riche quartier du grand Montréal, Wallace Anderson MacLaren avait décidé qu’il devait profiter du réseau croissant de routes avoisinantes pour explorer le Canada. Il a acheté la caravane Brantford vers 1937 et au cours des dix années suivantes, a satisfait son goût de l’aventure en prenant la route avec sa famille pour découvrir certains des plus beaux endroits au pays.

La caravane et ses premiers propriétaires. (Crédit : famille MacLaren)

La caravane et ses premiers propriétaires. (Crédit : famille MacLaren)

La famille MacLaren a cessé d’utiliser la caravane en 1949, mais l’a entreposée de manière sécuritaire dans un garage de leur chalet au Lac Louisa dans les Laurentides. La caravane y est demeurée pendant 50 ans jusqu’à ce que les voisins des MacLaren manifestent le désir de la restaurer et de l’utiliser. Lorsque la famille Desjardins a pris possession de la caravane Brantford, elle est non seulement devenue sa propriétaire, mais aussi sa gardienne et, éventuellement, a plaidé sa cause pour qu’elle ait sa place dans notre histoire. En assumant tous ces rôles, elle a maintenu un lien vital avec le passé et m’a aidé à monter un dossier solide pour l’acquisition de cette pièce unique dans l’histoire automobile du Canada.

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

« La femme qui conduit le gros camion ! »

Au fil de mes voyages à travers le Canada — dont le but était d’interviewer des vétérans des secteurs minier, métallurgique et pétrolier —, l’une des questions que j’abordais était celle-ci : « À quel point les femmes ont-elles été présentes (ou absentes) dans votre milieu de travail? » Invariablement, je recevais la même réponse : presque totalement absentes. La plupart des répondants chevronnés déclaraient qu’à l’époque, on ne retrouvait tout simplement pas de femmes dans les écoles de génie. Néanmoins, plusieurs femmes réussissaient à dénicher un poste administratif au sein du monde des ressources naturelles.

Aujourd’hui, lorsque je vais dans les écoles pour m’adresser aux jeunes, ce n’est pas à moi qu’ils veulent parler : c’est à la femme qui conduit le gros camion !

Plus récemment, plusieurs compagnies ont déployé des efforts afin d’augmenter le nombre de femmes qui occupent des postes qualifiés. Eric Newell, ancien directeur général de Syncrude, explique comment la compagnie a mis en œuvre son programme Bridges au milieu des années 90 : un programme qui visait à encourager les travailleuses à faire le saut de leur rôle administratif vers un poste dans un monde majoritairement constitué d’hommes. « Pendant deux semaines, on leur enseignait les métiers techniques, ensuite elles étaient jumelées à un travailleur et, finalement, elles devaient travailler sur un cycle de travail de 28 jours. […] Aucune n’a demandé à reprendre ses anciennes fonctions. En définitive, 25 % de nos conducteurs de camions de 40 tonnes étaient maintenant des femmes (comparativement à 4 % ou 5 % auparavant). Nous avons même reçu le prix Maclean’s du meilleur employeur de l’année. […] Aujourd’hui, lorsque je vais dans les écoles pour m’adresser aux jeunes, ce n’est pas à moi qu’ils veulent parler : c’est à la femme qui conduit le gros camion! »

Perspective au niveau du sol d’un camion lourd et d’une pelle mécanique chez Syncrude. Photo courtoisie de Syncrude Canada Ltd.

Perspective au niveau du sol d’un camion lourd et d’une pelle mécanique chez Syncrude. Photo courtoisie de Syncrude Canada Ltée.

De nos jours, la majorité des jeunes diplômés universitaires sont des femmes, et même si les programmes de génie sont encore reconnus pour leur sous-représentation des femmes, les taux d’inscription ont néanmoins considérablement augmenté. Ainsi, il est moins probable que les femmes choisissent ou obtiennent un emploi dans les domaines des sciences, de la technologie, du génie et des mathématiques. Cette réalité contraste nettement avec la situation de tous les autres domaines d’études ou presque, où les femmes comptent pour la majorité des diplômés. Comment expliquer ce phénomène? Pourquoi les femmes sont-elles moins tentées et moins susceptibles de trouver un emploi dans le secteur des ressources naturelles?

Les parents, les enseignants et les mentors jouent tous un rôle très important pour une jeune femme.

« Assez curieusement, dans le secteur minier, nous n’avons pas réussi… à susciter l’intérêt des femmes envers ce domaine », déclare le Dr Samuel Marcuson, ancien vice-président de Vale. « Lorsque j’ai commencé à travailler, dans les années 1970 et 1980, on retrouvait beaucoup de photos de pin-up et de femmes nues sur les murs. Alors, à cette époque, les femmes qui se joignaient à ce milieu devaient forcément tolérer cela. » Ces comportements ont bel et bien été bannis du lieu de travail, mais, comme l’explique le Dr Marcuson, il aura fallu plusieurs décennies pour que la plupart des compagnies en viennent à les interdire.

 

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

Même si les milieux de travail s’efforcent d’être beaucoup plus invitants, des difficultés peuvent tout de même persister. La Dre Mary Wells, doyenne associée et professeure en génie à l’Université de Waterloo, explique que les femmes peuvent être soumises à des microagressions. Il s’agit d’offenses brèves, commises de façon verbale ou physique, parfois non intentionnelles, qui se transforment en affronts. Par exemple, selon la Dre Wells, la « réaction de surprise que reçoit une femme qui déclare à ses collègues qu’elle est ingénieure » en est un exemple. « À la longue, cela peut avoir un effet négatif et débilitant. » Les horaires de travail de plusieurs emplois de l’industrie des ressources naturelles peuvent également faire en sorte qu’il soit difficile pour une femme de passer du temps avec sa famille. En fait, « le taux d’abandon chez les femmes est beaucoup plus élevé en milieu de carrière, […] là où les horaires de travail sont moins souples », d’ajouter la Dre Wells. Sur une note plus positive, certaines entreprises offrent du mentorat et s’adaptent de plus en plus aux besoins des familles. « L’Entreprise CEZinc, par exemple, a instauré une politique qui oblige les employés à terminer les réunions avant 16 h 30 », explique la Dre Wells. L’avenir lui semble prometteur étant donné que les hommes sont de plus en plus engagés dans les obligations familiales. Ainsi, le fait qu’incombent maintenant aux hommes des responsabilités telles que les congés parentaux ou le besoin de terminer le travail plus tôt pour aller chercher les enfants à la garderie a permis de faire comprendre aux employeurs les difficultés qui étaient habituellement l’apanage des femmes.

L’avenir saura nous le dire, mais une influence positive fait son œuvre bien plus tôt, conclu la Dre Wells. « Les parents, les enseignants et les mentors jouent tous un rôle très important pour une jeune femme. »

 

Photo courtoisie de RHiM

Photo courtoisie de RHiM

Remerciements :

Merci mille fois à Eric Newell, Sam Marcuson, Mary Wells et à tous les autres répondants pour leur rigueur et leur candeur. J’aimerais accorder une mention spéciale à ma chère amie Cloé, qui est un exemple dans le domaine.

Image en couverture courtoisie du Conseil des ressources humaines de l’industrie minière (RHiM)

Sources :

Catalyst. 2013. « Catalyst Quick Take: Women in Male-Dominated Industries and Occupations in U.S. and Canada ». New York : Catalyst. (en anglais seulement) http://www.catalyst.org/knowledge/women-male-dominated-industries-and-occupations-us-and-canada

HANGO, Darcy. 2013. « Les différences entre les sexes dans les programmes de sciences, technologies, génie, mathématiques et sciences informatiques (STGM) à l’université. » Regards sur la société canadienne, décembre, produit no 75-006-x au catalogue de Statistique Canada. http://www.statcan.gc.ca/pub/75-006-x/2013001/article/11874-fra.htm

MARCUSON, Sam. 23 juillet 2015. Entrevue avec Sam Marcuson, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière. Toronto, Ontario, en personne (entrevue réalisée par William McRae).

Ressources naturelles Canada. Août 2014. « 10 faits sur les ressources naturelles au Canada ». https://www.nrcan.gc.ca/sites/www.nrcan.gc.ca/files/files/pdf/10_key_facts_nrcan_f.pdf

NEWELL, Eric. 22 avril 2015. Entrevue avec Eric Newell, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière. Edmonton, Alberta, en personne (entrevue réalisée par William McRae).

WELLS, Mary. 6 octobre 2015. Entrevue téléphonique avec Mary Wells, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière (entrevue réalisée par William McRae).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

« Entrez au couvent ! » : Trouver l’histoire de la métallurgie dans un monastère

Bien que l’histoire de la métallurgie canadienne soit d’importance nationale, notre collection dans ce domaine est plutôt restreinte. Avant de pouvoir décider quoi collectionner, il me fallait acquérir une meilleure compréhension du sujet. Par conséquent, en juin 2015, je suis allée à la Georg Fischer Iron Library dans le petit village suisse de Schlatt pour y séjourner pendant trois semaines à titre de chercheuse résidente, en vue d’étudier l’histoire de la métallurgie, et le transfert de la technologie entre l’Europe et le Canada.

 

Figure 1. Klostergut Paradies.

Figure 1. Le monastaire de Klostergut Paradies, près du village de Schlatt en Suisse.

 

La Iron Library possède la plus importante collection de livres au monde sur l’exploitation minière et la métallurgie (Figure 1). Elle est située à Klostergut Paradies, un ancien monastère établi par l’Ordre des Pauvres Dames (clarisses) en 1253. En 1918, Georg Fischer AG (GF), un important fabricant de fer, d’acier et de plastique a acheté le couvent avec ses terres agricoles en vue de cultiver des aliments pour les travailleurs de la compagnie. À l’intérieur du monastère, Fischer a découvert une grande bibliothèque de livres portant sur les mines et la métallurgie et, plutôt que de la démanteler, la compagnie a décidé d’investir dans la collection. Aujourd’hui, les ressources documentaires de la bibliothèque sont sans égales dans le monde (Figure 2). Entourée de villes possédant une riche histoire métallurgique, la Iron Library offre un environnement parfait pour étudier le domaine.

 

Figure 2. Bibliothèque et centre de formation de la Georg Fischer Iron Library.

Figure 2. Bibliothèque et centre de formation de la Georg Fischer Iron Library.

 

J’avais un plan de recherche ambitieux pour mon séjour de trois semaines. J’ai commencé en consultant des monographies portant sur l’histoire de la métallurgie en général, et sur l’histoire de la métallurgie européenne. Cela m’a permis de placer les développements au Canada dans un contexte culturel et technologique plus large. Ensuite, j’ai examiné les ressources archivistiques de GF pour déterminer les liens avec les entreprises canadiennes. En fait, la collection archivistique s’est avérée très intéressante. Elle contenait des dossiers sur les turbines Fischer fournies pour les projets Kitimat‑Kemano d’Alcan, les centrales Bersimis d’Hydro‑Québec et la centrale Sir Adam Beck No. 2 d’Hydro-Ontario. J’ai été étonnée de découvrir que, en 1956, le professeur Gérard Letendre qui, selon des chercheurs canadiens, avait conseillé le premier ministre Duplessis de ne pas investir dans l’industrie de l’acier au Québec, avait demandé des capitaux de GF pour un centre de recherche métallurgique au Canada. Les documents montrent également que, lorsque Gordon MacMillan, vice‑président de la Canadian Car Company, avait demandé à visiter les usines de GF en 1956, le dirigeant de GF avait refusé sans ambages, en répondant   cavalièrement qu’il était « enclin à considérer la visite envisagée dépourvue de l’avantage (…) et juge préférable pour [MacMillan] d’annuler votre visite à Schaffhouse. »

 

Figure 3. Turbine Pelton conçue pour le projet Kitimat Kemano d’Alcan en Colombie-Britannique.

Figure 3. Une turbine de type Pelton conçue pour le projet Kitimat-Kemano d’Alcan en Colombie-Britannique.

 

Enfin, j’ai consulté des manuscrits et des publications uniques datant des quinzième au dix‑huitième siècles, contenant des dessins, des clichés et des gravures sur bois, comme L’art d’exploiter les mines de Jean‑François Morand, et Theatrum Machinarum, de Jacob Leupold. Les images que j’ai trouvées ont remis en question mes hypothèses sur les rôles des femmes dans le domaine de l’exploitation minière et de la métallurgie, un sujet que je dois maintenant étudier de façon plus approfondie (Figure 4).

 

Figure 4. (A) Des femmes travaillant dans une mine de charbon au début des années 1700. (B) Cette miniature en ivoire montre des femmes forgeant de l’acier de Damas.

Figure 4. (A) Des femmes travaillant dans une mine de charbon au début des années 1700. (B) Cette miniature en ivoire montre des femmes forgeant de l’acier de Damas.

 

J’ai visité une usine de fer de GF à Singen, en Allemagne, ainsi qu’une usine de plastique à Schaffhouse, en Suisse; j’ai rencontré le personnel de GF et des chercheurs invités venant d’aussi loin que le Népal et le Japon. Pourtant, de façon fortuite, la recherche à la Iron Library a révélé une histoire inattendue de « collection et connexion ». La bibliothèque contenait une collection de Polonica, une documentation sur la métallurgie publiée en Pologne entre les années 1960 et le début des années 1980. Comment la Iron Library était‑elle parvenue à acquérir une telle collection? Comme l’a révélé la correspondance archivistique, au début des années 1960, la bibliothèque avait fait des démarches auprès de l’Académie des mines et de la métallurgie, à Cracovie, lui demandant de l’aide pour acquérir des publications produites en Pologne, communiste à l’époque, qui n’étaient pas disponibles à l’étranger.

 

Pourtant, de façon fortuite, la recherche à la Iron Library a révélé une histoire inattendue de « collection et connexion ».

 

L’un des professeurs, M. Jerzy Piaskowski, qui possédait une collection privée sur l’histoire de la métallurgie, a accepté avec enthousiasme de fournir des livres et des revues en échange de matériel publié en Europe occidentale. À l’époque, comme Piaskowski a expliqué dans l’une de ses lettres, c’était la seule façon que des livres de l’Ouest pouvaient se rendre à un chercheur à partir du bloc communiste. M. Piaskowski a produit des bibliographies manuscrites, qu’il a postées à la Iron Library. Le personnel de la Iron Library procéderait à une sélection et retournerait les bibliographies à M. Piaskowski. Ce dernier a ensuite acheté les livres et les a envoyés à la Iron Library, accompagnés d’une liste de publications qu’il désirait recevoir en retour, de valeur équivalente à son envoi. Cette coopération a duré pendant près de deux décennies. À un moment donné, au milieu des années 1960, la Iron Library a invité M. Piaskowski pour une visite. Il a répondu de façon diplomate – pour ne pas offenser les examinateurs à la censure et mettre en péril ses communications futures avec la Iron Library – qu’il était impossible pour lui de voyager à l’extérieur de la Pologne. Lorsque le personnel de la Iron Library a changé et que les politiques sur les collections sont devenues plus pragmatiques au début des années 1980, le nouveau bibliothécaire a donné à entendre, dans l’une des dernières lettres adressées à M. Piaskowski, que les livres en polonais n’étaient pas utiles pour la clientèle de la Iron Library. « Peut‑être que, présentement, il n’y a personne qui peut lire mes documents » – a répondu M. Piaskowski – « mais il y en aura à l’avenir ». J’aimerais pouvoir lui dire qu’il avait raison.

 

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

Figure 5. Ferronnerie à la bibliothèque.

 

Ressources :

Catalogue de la Eisenbibliothek, Schlatt

Remerciements :

J’aimerais remercier la Georg Fischer Iron Library Foundation pour son généreux soutien à l’égard du programme de chercheurs en résidence. Le merveilleux personnel de la Iron Library : Franziska, Florian et Uta, ont rendu mon séjour vraiment spécial.

Figure 1. « Wake Up Call », de Robert Bailey, 2001. Ouvre autographiée ayant appartenu à John Colton.

Wake Up Call : Rencontres entre le pilote d’un Typhoon et celui d’un Focke-Wulf

En 2014, le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada a eu le privilège de recevoir un prêt du Royal Air Force Museum d’Angleterre : le seul Hawker Typhoon encore existant. Le Typhoon est un avion unique et impressionnant de la Seconde Guerre mondiale. Piloter un Typhoon pouvait aussi être très dangereux. Bien sûr, c’est toujours dangereux de piloter un avion en temps de guerre, mais le Typhoon a fait des choses un peu plus difficiles que d’autres. Sa conception et son moteur étaient problématiques. On y a apporté des centaines de modifications durant les deux à trois premières années de son existence. En vol, le Typhoon s’apparentait aussi beaucoup au Focke-Wulf Fw 190 allemand et était souvent la cible de tirs amis, et ce, même avant d’engager un vrai combat !

 

 

Figure 1. « Wake Up Call », de Robert Bailey, 2001. Ouvre autographiée ayant appartenu à John Colton.

Figure 1. « Wake Up Call », de Robert Bailey, 2001. Oeuvre autographiée ayant appartenu au capitaine John Colton.

 

 

Il va sans dire que j’ai énormément de respect pour les pilotes de Typhoon. J’ai donc été très touché quand un homme appelé John Colton m’a appelé de Sherbrooke, au Québec, pour me dire qu’il souhaitait faire don de quelques objets et photographies appartenant à son père, le capitaine d’aviation John Colton (1923 – 2013), qui avait été pilote d’un Typhoon. C’est toujours un honneur pour nous de préserver et d’exposer des biens se rattachant aux vétérans canadiens, et ce l’est particulièrement dans ce cas, puisque notre collection renferme peu d’artefacts illustrant l’expérience des pilotes canadiens de Typhoon.

 

 

Figure 2. Le capitaine d’aviation John Colton et son Hawker Typhoon. Squadron 137 de la Royal Air Force (RAF), Manston, Angleterre, juillet 1944.

Figure 2. Le capitaine d’aviation John Colton et son Hawker Typhoon. Squadron 137 de la Royal Air Force (RAF), Manston, Angleterre, juillet 1944.

 

 

Colton a dit qu’il avait pensé à nous parce que c’est à nous qu’on avait prêté le Typhoon. Je l’ai invité à nous transmettre des photos des objets en question, mais il a préféré venir me montrer les objets lui-même. C’est un homme merveilleux, aimable et manifestement très fier du travail accompli par son père durant la Seconde Guerre mondiale.

 

J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir l’histoire de John Colton.

 

 

Colton a dit qu’il avait pensé à nous parce que c’est à nous qu’on avait prêté le Typhoon. Je l’ai invité à nous transmettre des photos des objets en question, mais il a préféré venir me montrer les objets lui-même. C’est un homme merveilleux, aimable et manifestement très fier du travail accompli par son père durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Comme je l’ai mentionné, le Typhoon était, au dire de tous, un avion difficile à piloter. Si je me fie à ce que j’ai lu à ce sujet, le Typhoon ne laissait personne indifférent – on l’aimait ou on le détestait. John Colton était de ceux qui l’aimaient. En moyenne, les pilotes de Typhoon ont fait 26 sorties (ou missions) – il en a fait 75! John Colton a servi au sein de l’escadron no 137 de la Royal Air Force et participé à plusieurs missions importantes pendant les deux dernières années de la guerre, soit l’opération Overlord, l’opération Market Garden, la Bataille des Ardennes et l’opération Bodenplatte. Si son nom n’est pas très connu, contrairement à George Frederick « Buzz » Beurling, le célèbre pilote de Spitfire, il n’en demeure pas moins un pilote remarquable et un homme tout aussi remarquable.

 

 

Figure 3. A) L’uniforme que portait le capitaine Colton, accompagné des diverses médailles qui lui ont été décernées, dont la Médaille du jubilé de la reine Élisabeth en 2012. B) John Colton posant devant son Hawker Typhoon. C) Un petit échantillon de la collection de photographies de John Colton, parmi ses carnets sur le Typhoon et son célèbre moteur, le Napier Sabre.

Figure 3. A) L’uniforme que portait le capitaine Colton, accompagné des diverses médailles qui lui ont été décernées, dont la Médaille du jubilé de la reine Élisabeth en 2012. B) John Colton posant devant son Hawker Typhoon. C) Un petit échantillon de la collection de photographies de John Colton, parmi ses carnets sur le Typhoon et son célèbre moteur, le Napier Sabre.

 

 

Le 1er janvier 1945 marqua le début de l’opération Bodenplatte, une opération de la Luftwaffe visant à détruire des avions alliés basés en Belgique et aux Pays-Bas. Boesch pilotait l’un des appareils Fw 190 qui attaquèrent la base de Colton ce matin-là, tuant l’un de ses bons amis et détruisant de nombreux avions Typhoon au sol. Celui de Colton a été l’un des seuls à ne pas subir de dommages durant l’attaque.

 

 

A.A. position at Arnheim attacked. Bags of heavy and light flak!!!

∼ capitaine d’aviation John Colton, le 16 septembre 1944.

 

 

Les deux hommes se sont en quelque sorte liés d’amitié. Ils n’étaient pas particulièrement proches, mais à partir de ce jour, Boesch n’a cessé d’appeler Colton le 1er janvier de chaque année. Les deux ont aussi contribué à la réalisation d’une œuvre de l’artiste peintre Robert Bailey, chacun relatant de son point de vue les événements de cette journée. Une reproduction autographiée et encadrée de l’œuvre intitulée Wake Up Call! est l’un des objets dont M. Colton a fait don au Musée. Chaque fois que je la regarde, je pense aux liens étranges et précaires qui unissaient ces deux homes.

 

 

Figure 4. Pages tirées du carnet de route du capitaine John Colton, dans lequel il a tenu la chronique de ses missions jusqu’à septembre 1944.

Figure 4. Pages tirées du carnet de route du capitaine John Colton, dans lequel il a tenu la chronique de ses missions jusqu’à septembre 1944.

 

 

Les objets et les photographies dont M. Colton nous a fait don sont magnifiques en soi, mais je dois dire qu’ils prennent une dimension toute particulière quand vous pouvez établir cette connexion avec la personne à qui ils appartenaient. Après tout, que serait l’histoire sans personne pour la raconteur?

 

 

Pour de plus amples renseignements du service de guerre du Capitaine John Colton.

 

Typhoon Johnny : Vole en rase-motte avec le pilote de chasse canadien Johnny Colton

Pierre Lapprand, Les ailes d’époques du Canada

 « Je pouvais sentir l’odeur de la mort à 1 000 pieds »

Joanna Calder, Aviation royale canadienne.

 

Références :

 

Joanna Calder, « Je pouvais sentir l’odeur de la mort à 1 000 pieds », Aviation royale canadienne, 1er novembre, 2013.

http://www.rcaf-arc.forces.gc.ca/fr/nouvelles-modele-standard.page?doc=je-pouvais-sentir-l-odeur-de-la-mort-a-1-000-pieds/hnho59ht

 

Hugh Halliday, Typhoon and Tempest: The Canadian Story

 

Pierre Lapprand avec Dave O’Malley, Michel Côté, et John Baert, Typhoon Johnny : Vole en rase-motte avec le pilote de chasse canadien Johnny Colton, Les ailes d’époques

http://www.vintagewings.ca/VintageNews/Stories/tabid/116/articleType/ArticleView/articleId/418/Johnny-Typhoon.aspx

 

Arthur Reed, Typhoon and Tempest at War

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Plastiques instables : Défis au chapitre de la conservation des collections muséales

Les plastiques sont tellement ancrés dans vos vies qu’on n’y pense même pas sauf quand on cherche le symbole de produit recyclable. Les musées, cependant, doivent y prêter une attention toute particulière, puisqu’ils comportent des défis de taille constants sur le plan de la collecte et de la preservation (Figure 1).

 

« La préservation des plastiques est une préoccupation croissante chez les restaurateurs en raison de l’instabilité de certaines matières ».

 

 

Figure 1. Dans les entrepôts de la Société des musées de sciences et de technologie du Canada, beaucoup de petits objets fabriqués à partir des premières matières plastiques sont entreposés à des températures froides et constantes dans une pièce prévue à cette fin.

Figure 1. Dans les entrepôts de la Société des musées de sciences et de technologie du Canada, beaucoup de petits objets fabriqués à partir des premières matières plastiques sont entreposés à des températures froides et constantes dans une pièce prévue à cette fin.

 

Le premier plastique synthétique a été breveté en 1865; l’année 2015 marque donc les 150 ans du plastique. Nous collectionnons des objets de plastique non pas pour présenter des exemples des matières plastiques mêmes, mais pour rappeler que le plastique représente une part importante de l’histoire du Canada sur le plan technologique et social (Figure 2). Le caoutchouc a été l’une des premières matières plastiques à voir le jour; il n’est donc pas difficile d’imaginer la quantité d’objets de caoutchouc que compte une collection d’artefacts technologiques – pneus, chambres à air, joints et bagues d’étanchéité, tapis de plancher, toiles, câbles, élastiques… il y en a partout.

 

 

Figure 2. (A) La friabilité causée par la dégradation de l’acétate de cellulose est nettement visible sur cette poignée appartenant à un véhicule Town and Country de marque Chrysler datant de 1948. (B) La dégradation du nitrate de cellulose est visible sur l’embout de cette pipe. (C) Dégradation de l’ébonite sur un stéthoscope datant du XIXe siècle. (D) Signes de dégradation du caoutchouc sur ce masque à gaz de la Grande Guerre, causée par une exposition à l’oxygène et à la lumière.

Figure 2. (A) La friabilité causée par la dégradation de l’acétate de cellulose est nettement visible sur cette poignée appartenant à un véhicule Town and Country de marque Chrysler datant de 1948. (B) La dégradation du nitrate de cellulose est visible sur l’embout de cette pipe. (C) Dégradation de l’ébonite sur un stéthoscope datant du XIXe siècle. (D) Signes de dégradation du caoutchouc sur ce masque à gaz de la Grande Guerre, causée par une exposition à l’oxygène et à la lumière.

 

 

La préservation des plastiques est une préoccupation croissante chez les restaurateurs en raison de l’instabilité de certaines matières. Beaucoup d’études sont menées à ce sujet en Europe, la plupart portant sur l’utilisation du plastique dans les œuvres d’art et les objets décoratifs. Le projet PoPArt est un bel exemple. La présence du plastique dans les collections d’artefacts technologiques suscite beaucoup moins d’intérêt et c’est ce qui nous préoccupe. En 2010, l’Association canadienne pour la conservation et la restauration des biens culturels a parrainé un atelier auquel ont participé d’éminents spécialistes canadiens, dont Scott Williams et Julia Fenn. Cet atelier portait sur le plastique dans la collection de la Société des musées de sciences et technologies du Canada.

 

Figure 3. (A) La coloration formée par la résine urée-formaldéhyde sur les pièces moulées de ce téléphone à cadran de marque Philco est bien visible. (B) Cet échantillon d’un des premiers câbles télégraphiques sous-marins, isolé de gutta-percha, est en fait remarquablement bien conservé.

Figure 3. (A) La coloration formée par la résine urée-formaldéhyde sur les pièces moulées de ce téléphone à cadran de marque Philco est bien visible. (B) Cet échantillon d’un des premiers câbles télégraphiques sous-marins, isolé de gutta-percha, est en fait remarquablement bien conserve.

 

 

Pourquoi sommes-nous préoccupés par les matières plastiques dans notre collection? Parce que nous en voyons partout. Le plastique est sans doute la matière qui a eu la plus grande incidence sur l’électrification du monde, ayant permis la production de câbles (dont le câble transatlantique de 1854 à 1858, puis de 1865 à 1866), de matériaux isolants et de pièces moulées destinées à des produits de consommation, comme les récepteurs téléphoniques. Notre collection sur les transports renferme une panoplie de pneus de caoutchouc, ainsi que des volants en plastique, des poignées et des lunettes de sécurité (munies d’une couche de plastique intercalée entre deux lamelles de verre), un tableau de bord moulé, des panneaux intérieurs, des raccords et des revêtements de vinyle. L’aviation utilise des matières plastiques semblables. Le plastique est en fait l’une des grandes avancées technologiques des années séparant la Première et la Deuxième Guerre mondiale ayant donné lieu à d’importantes innovations dans le secteur de la construction d’aéronefs durant cette période. Sur le plan de la conception, le plastique – combiné à notre capacité de mouler des pièces complexes – est à l’origine de la création d’objets décoratifs qui sont devenus des icônes du XXe siècle, dont des radios, des lampes, des téléphones, des meubles et des accessoires de mode.

 

 

Le plastique est une matière fascinante. Nous sommes énormément redevables aux premiers pionniers du secteur chimique, dont les réalisations ont permis qu’il soit omniprésent dans nos vies aujourd’hui.

 

 

Figure 4. La friabilité.

Figure 4. La friabilité.

 

 

 

À quoi ressemble le plastique qui se détériore? Il devient friable (Figure 4), collant, présente des altérations en surface ou change de couleur. Certaines matières plastiques (comme le nitrate de cellulose) libèrent un gaz invisible qui, en présence d’humidité, peut former de l’acide sur les surfaces adjacentes, ce qui entraînera la désintégration des composés organiques et la corrosion des métaux. Le nitrate de cellulose dont sont composés les boutons d’un vieux vêtement, par exemple, finira par trouer le tissu et détériorer toutes les pièces de métal décoratives ou tiges des boutons. On devrait donc les retirer et les entreposer séparément, même si cela vous brise le cœur.

 

 

 

 

La Division de la conservation et de la collection est chargée de prendre soin de la collection nationale de la Société des musées de sciences et technologies du Canada, en assurant la pérennité des artefacts, leur préservation et leur hébergement.