Le pont du navire MV Ushuaia, expédition Homeward Bound, 2 au 21 décembre 2016. Photo : Carol Devine

En mer dans l’Antarctique : une expédition de femmes de science et de leadership, des déchets marins, et l’amour de la mer

La politique du pont ouvert est la meilleure.

En décembre 2016, j’étais dans l’Antarctique à bord du MV Ushuaia, un ancien vaisseau de recherche océanographique de la National Oceanic and Atmospheric Administration, aux États-Unis, en compagnie de 75 autres femmes scientifiques. Faisant partie de l’initiative Homeward Bound (site en anglais), un projet de dix ans visant à rehausser l’impact des femmes de science et de leadership dans la résolution de questions contemporaines urgentes, nous formions la plus grande expédition entièrement féminine en son genre. L’Antarctique était notre toile de fond, mais surtout, notre laboratoire vivant sur les changements climatiques.

Défilé d'un icebergs, péninsule antarctique. Photo : Carol Devine

Défilé d’un iceberg, péninsule antarctique. Photo : Carol Devine

 

Chrysalis SciArt avec la température de l'air et les données de vitesse du vent de l'échelle de Beauford. Photo : Carol Devine

Chrysalis SciArt avec la température de l’air et les données de vitesse du vent de l’échelle de Beauford. Photographié par Brett Foster, artiste, expédition Homeward Bound 2016 ; Carol Devine, conservatrice.

 

C’était l’été austral et le soleil brillait presque 24 heures, et à tout moment de la journée on trouvait des membres de notre équipe sur le pont, à observer l’équipage argentin au travail. Nous avons été témoins des impressionnantes techniques de navigation de ces marins qui manœuvraient parmi les glaces saisonnières, tout en entendant le « bip » incessant des données météorologiques qui s’enregistraient et en admirant le merveilleux défilé d’icebergs et de petits rorquals. La musique qui jouait sur le pont était invariablement du rock ou de la pop, mais entrecoupée parfois d’étonnantes pièces de musique classique qui semblaient si bien se marier à l’humeur de la météo : soleil, brouillard, ou vents atteignant 10 degrés sur l’échelle de Beaufort.

 

Un autre son qui nous accompagnait de temps à autre était celui d’une alarme assourdissante. La première fois que je l’ai entendue, j’ai cru qu’on avait frappé un iceberg, mais le capitaine nous a aussitôt rassurées, nous expliquant qu’il s’agissait plutôt d’une alerte nous avertissant de la présence d’essaims de krill à proximité, ces invertébrés étant un élément important de la chaîne alimentaire. L’océan Austral, ou Antarctique, est un bassin crucial à notre planète (en anglais) puisqu’il s’y emmagasine de la chaleur anthropique et du dioxyde de carbone, et qu’il contribue ainsi à réguler la température atmosphérique planétaire.

Dans ce périple, j’étais enthousiaste à l’idée d’en apprendre davantage sur l’état de la Terre, de la science et du leadership auprès de mes consœurs scientifiques qui venaient de partout au monde et de l’équipe du programme, dont des biologistes de la vie aquatique, une astronome, une mathématicienne, une glaciologue, une neuroscientifique et des collègues spécialistes en sciences sociales. Nous étions également accompagnées de femmes de leadership et de sciences — du domaine de l’écologie terrestre, p. ex. —, en plus de la « présence filmée » de Jane Goodall, primatologue, de Sylvia Earle, aquanaute et océanographe, et de Christina Figueres, diplomate et ancienne secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Nous avons en outre eu la chance de visiter les scientifiques et le personnel de la station de recherche argentine Carlini ainsi que les équipes de la station américaine Palmer et de Port Lockroy, l’historique base des forces armées britanniques qui date de 1944.

Le pont du navire MV Ushuaia, expédition Homeward Bound, 2 au 21 décembre 2016. Photo : Carol Devine

Le pont du navire MV Ushuaia, expédition Homeward Bound, 2 au 21 décembre 2016. Photo : Carol Devine

Nous nous sommes penchées sur le fait que, si de nombreuses femmes dirigent déjà des équipes de scientifiques et d’artisans du changement, de nombreux préjugés conscients ou inconscients continuent de barrer la voie au leadership féminin dans le domaine des STIM (les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques). En effet, selon l’UNESCO, seulement 28 % des chercheurs partout dans le monde sont des femmes. Or, les faits l’ont prouvé : une représentation équilibrée des sexes dans une équipe entraîne un meilleur rendement et une prise de décisions améliorée.

Pendant mon expédition marine de 20 jours, je me suis notamment employée à tenter de repérer des débris en mer, moi qui ai participé à un projet de collecte de détritus dans l’Antarctique (site anglais) 20 ans plus tôt. J’ai constaté, autant lorsque j’ai séjourné dans une station de recherche russe il y a plusieurs dizaines d’années que lors de mes récentes visites dans les trois stations de recherche, qu’en Antarctique, les gens et les groupes — qu’il s’agisse d’autorités gouvernementales, de scientifiques ou de touristes — doivent agir de façon responsable. Il nous faut réfléchir aux biens que nous apportons là-bas et aux déchets que nous générerons, et au risque d’introduire en Antarctique des espèces envahissantes par l’entremise de nos navires ou avions, et aussi de nos chaussures, de nos équipements et de notre matériel.

J’ai aussi participé à un projet de ramassage des déchets dans l’archipel de Svalbard, dans l’Arctique, lorsque le gouvernement norvégien a initié le grand nettoyage de cette région habitée la plus au nord du monde. J’ai gardé quelques échantillons des objets amassés sur les rives de l’archipel, et j’en ai fait une exposition virtuelle appelée Aquamess composée de représentations artistiques des détritus et d’images des paysages où nous les avons trouvés.

Aquamess, de Carol Devine.

Aquamess, de Carol Devine.

J’ai vu moins de débris marins dans l’Antarctique que dans l’Arctique, mais quand j’en trouvais, ils détonnaient tristement dans le décor, des taches de couleurs inusitées dans tous ces tons de terre feutrés qu’ont les pierres et la mousse qui recouvrent à perte de vue le blanc et le bleu des glaciers. En tout, j’ai trouvé dix détritus lors de nos excursions à pied, dont des petits morceaux ou des bouts de cordes de plastique, et une grosse bouteille verte de boisson gazeuse. Ce n’est là que la toute petite pointe de l’iceberg de la pollution de source humaine dans l’Antarctique, de toutes petites traces de ce qui sommeille dans les profondeurs des fonds marins. Les résultats d’une étude d’août 2016 sur les contaminants humains trouvés dans les fosses abyssales (en anglais) sont très inquiétants. Les scientifiques ont même décelé des polluants organiques de source humaine affectant de minuscules crustacés ressemblant à des crevettes et appelés amphipodes, et qui vivent à quelque 10 000 mètres sous la surface de la mer.

Aquamess en exposition dans le nouveau Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Aquamess en exposition dans le nouveau Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Nous continuons d’en apprendre sur la quantité, l’emplacement et l’impact des débris marins, de l’Antarctique à l’Arctique et de partout ailleurs. Nous savons toutefois qu’ils sont très nombreux, et nocifs pour la faune et la flore, c’est-à-dire pour tous les organismes (dont nous-mêmes) lorsqu’ils se décomposent et qu’ils s’introduisent dans la chaîne alimentaire. Ils étouffent nos océans. Certaines estimations (en anglais) indiquent que 50 à 80 % des déchets océaniques sont des matières plastiques.

C’est en 2007-2008 que le British Antarctic Survey et Greenpeace (en anglais) ont commencé à étudier les déchets marins dans l’Antarctique. Si elles n’ont d’abord pas trouvé de gros morceaux de plastique, les équipes ont tôt fait de découvrir cette matière dans des endroits plus éloignés et isolés, et dans les mers. Et en 2012, des scientifiques à bord de la goélette française Tara ont découvert des quantités inquiétantes de déchets dans l’Antarctique. D’ailleurs, pendant mon périple, j’ai vu un navire qui, selon Justine Shaw, l’écologiste terrestre qui nous accompagnait, faisait de la recherche sur ce sujet. Nous vivons en des temps incertains, mais remplis d’espoir. L’histoire antarctique est un formidable exemple de sagesse en ce qui concerne la valeur de la coopération internationale pour la science et l’innovation; nous en avons beaucoup discuté lors de notre expédition, et nous nous sommes engagées à respecter cette valeur et à la faire valoir dans tout ce que nous entreprenons.

Le Traité sur l’Antarctique de 1959, étonnamment conclu pendant la guerre froide, et son Protocole relatif à la protection de l’environnement de 1991, prescrivent que seules des activités pacifiques ou scientifiques sont permises sur le continent, rendent hommage à la beauté et à l’esthétisme de la région, et décrivent notre responsabilité de protéger l’écologie et la biodiversité antarctiques.

Il nous faut protéger ces ressources limitées, réduire et éliminer l’empreinte humaine sur les terres et les océans, et travailler à améliorer l’équité entre tous les humains de la Terre. Les pôles sont nos baromètres, nos miroirs, et de merveilleuses sources d’inspiration.

Carol Devine est une sociologue spécialiste de la santé mondiale et de la Terre, et l'une des 76 participantes de l'expédition Homeward Bound Women in Science et Leadership Antarctica 2016. Carol est membre de la Society of Women Geographers et du groupe d'experts en sciences sociales.

Carol Devine est une sociologue spécialiste de la santé mondiale et de la Terre, et l’une des 76 participantes de l’expédition Homeward Bound Women in Science et Leadership Antarctica 2016. Carol est membre de la Society of Women Geographers et du groupe d’experts en sciences sociales.

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