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L’accessibilité aux grands espaces, et la maîtrise du corps

Brad Zdanivsky est un athlète de Vancouver. Né en 1976, il a grandi à Mackenzie, en Colombie-Britannique, où il a acquis très tôt un goût pour le grand air et l’escalade de parois rocheuses. Sur son blogue, Brad explique que « c’est au début de l’adolescence que j’ai vraiment saisi qu’un système de cordes pouvait assurer ma sécurité. Je suis devenu complètement accro, et j’avais toujours soif d’escalade. Plus je passais de temps à l’extérieur, plus je respectais la nature dans ce qu’elle avait de plus sauvage. Les éléments, l’action de la gravité, le temps toujours spectaculaire et changeant… Toutes des choses assez addictives pour des gens comme moi, en quête perpétuelle d’aventure. »

En 1995, il a été victime d’un accident de la route en revenant des funérailles de son grand-père à Saskatoon, à 14 heures de chez lui. Il avait alors subi un traumatisme médullaire au niveau de la vertèbre C5. « Le passage abrupt de la force et l’indépendance à la faiblesse et l’impuissance a été surréel, écrit Brad sur son blogue. C’était affreux de constater la vitesse à laquelle mes muscles s’atrophiaient. Simplement dit, le corps commence à se consommer lui-même après une semaine ou deux d’immobilité. J’ai mis beaucoup de temps à arriver à faire avancer mon fauteuil roulant, et je n’ai jamais retrouvé l’usage de mes mains. Pour apprendre à vivre avec ma quadriplégie, il me fallait trouver des trucs pour compenser mes pertes fonctionnelles. »

Les 10 prochaines années voit Brad retourner à l’escalade, et en juillet 2005, est devenu le premier tétraplégique à gravir le Grand Mur du Chef Stawamus, un des plus grand monolithe de granit au monde, à Squamish, en Colombie Britannique.

RETOUR AU MUR (vidéo)

Un voyage de 10 ans, et l’escalade de la paroi verticale de 1700 pieds du Chef Stawamus (en anglais seulement)

Le printemps dernier, j’ai rencontré Brad à Vancouver. Ce qui suit est un extrait de nos échanges du 10 mars dernier.

Emily : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’escalader les parois rocheuses?

Brad : Enfant, j’étais toujours dehors, toujours en randonnée. L’escalade, c’était aussi à l’extérieur, dans la nature; ça réunissait donc tout ce que j’aime dans un seul sport. Je ne pouvais pas m’en passer. Après l’accident, je me suis crû comme au bas d’une paroi à grimper. Je me sentais presque lâche de ne pas tenter de recommencer. Ce n’était pas suffisant de retourner à l’école, de faire d’autres sports… Les défis n’étaient pas assez grands. Tu sais, il n’y a aucune récompense là-haut. On ne tire rien de l’expérience, sauf la satisfaction qu’elle procure. Dix années de travail pour dix minutes au sommet… Le referais-je? Non! Tout me fait mal maintenant. J’ai réalisé que je n’ai plus besoin d’en faire autant.

Brad dans son harnais bleu. Photo : http://ambassadors.net/archives/images/bradclimbing.jpg

Brad dans son harnais bleu.
Photo : http://ambassadors.net/archives/images/bradclimbing.jpg

Emily : Quel effet l’exercice physique, comme l’escalade, a-t-il sur ton corps?

Brad : Pour réussir à escalader le Stawamus Chief, le rythme cardiaque et la tension artérielle d’une personne quadriplégique n’étaient pas suffisants. Ma pression était de 100/60 mmHg, et mon cœur faisait 60 battements à la seconde. Ce sont des chiffres qu’on associe normalement aux petites vieilles… aux grands-mamans de 90 ans qui se bercent dans leur salon. Il fallait que je les fasse augmenter en m’exerçant à un niveau plus élevé. Pour ce faire, j’ai décidé de me soumettre à ce qu’on appelle les stimuli nocifs, soit de me causer un peu de douleur. C’est assez délicat, parce que ça peut parfois être nuisible, mais si on le fait bien, on bénéficie d’un exercice optimal. Mais quand on doit composer avec des réactions tout à fait involontaires, en cherchant l’équilibre entre le « trop » et le « pas assez », il arrive qu’on aille trop loin; on peut même en mourir. C’est presque impossible à contrôler. Il faut vraiment bien connaître son corps. La moitié du projet d’escalade a été consacrée à comprendre ainsi le fonctionnement de mon organisme. Ces stimuli nocifs sont extrêmement dangereux, et sont considérés comme de la tricherie par la plupart des comités paralympiques. Beaucoup d’athlètes de piste se cassent un orteil ou laissent leur vessie se remplir afin d’engendrer les réactions recherchées. C’est une philosophie du « tout ou rien ». Nous avons essayé de moduler ces réactions en créant un algorithme fondé sur les tendances de mon rythme cardiaque, algorithme qui faisait en sorte que je reçoive des décharges électriques en temps opportun. Si on veut que ça marche, il faut que ça soit toujours surprenant. Je dirais que cette méthode était plus sécuritaire et maîtrisable que celles que d’autres employaient. Avant, je m’envoyais des décharges dans les jambes, mais mon organisme s’y est habitué. Mais il y a quelque chose auquel il ne se fera jamais : une décharge aux testicules! Ça, ça marche à tout coup! Ça fait mal chaque fois! Le jour de l’escalade, je n’ai pas utilisé le traitement. Mon corps était dans un état tellement bizarre. Si on essaie d’augmenter la dose, ou si on éprouve d’autres stimuli, comme un coup de soleil, par exemple, on est dans de beaux draps! C’est vraiment dangereux!

Emily : Je suis vraiment heureuse d’avoir obtenu ton « harnais bleu » pour la collection du Musée. Il représente, pour moi du moins, une application plus essentielle et inclusive de la technologie. Pourrais-tu m’expliquer comment tu en es arrivé à ce modèle? Quelle a été ta démarche et quelles surprises as-tu rencontrées en cours de route?

Brad : Je voulais grimper comme le font les paraplégiques, ce qui n’était que de l’entêtement de ma part. Mon corps requiert plus de protection et de support. J’ai d’abord essayé un harnais de parapente, mais il écrasait mes poumons. J’avais besoin de quelque chose qui me protégerait mieux et qui m’offrirait davantage de soutien structurel. Nous nous sommes donc fondés sur l’exemple du fauteuil roulant. Nous avancions lentement vers le but, en élaguant progressivement. Toutes les pièces mobiles étant sujettes au bris, nous avons décidé de ne régler que trois problèmes à chaque essai. Nous enlevions le superflu petit à petit. Nous devions tout vérifier dans les moindres détails. Quant aux couleurs, elles ont été choisies en fonction de leur visibilité du sol. Et pour répondre à la seconde partie de ta question, tout n’a été que surprises!

La structure de base du harnais d’escalade de Brad. Photo : verticalchallenge.org

La structure de base du harnais d’escalade de Brad.
Photo : verticalchallenge.org

Emily : Peux-tu me raconter ce dont tu te souviens de la première escalade au moyen du harnais bleu?

Brad : Nous avons transporté le matériel sur place la veille de l’escalade, et nous nous sommes arrêtés pour la nuit, non loin de la montagne. Je n’ai pas dormi du tout — comment aurais-je pu le faire avant un tel défi? Il était très tôt et il faisait encore noir quand nous avons commencé, parce que nous voulions éviter les grandes chaleurs de la journée. Ce matin-là, j’essayais simplement de ne pas trop réfléchir et d’y aller une étape à la fois. J’étais étrangement calme… Je ne voulais pas tenter le sort. Nous avons fait du bon travail, et nous étions dans les temps dès le départ. Nous avons même battu certains de nos records. Nous avons dépassé l’endroit où nous nous étions rendus par le passé et sommes arrivés à un secteur que nous n’avions pas encore atteint. De ce secteur, il était quasi impossible de redescendre. Il ne me restait plus qu’à continuer à monter!

Emily : As-tu fait la fête en atteignant le sommet?

Brad : Non, j’étais trop fatigué. Je voulais juste un sandwich! J’étais affamé. J’avais peur, j’avais faim, je grelottais et j’avais mal partout!

Brad dans son harnais bleu. La ville de Squamish est à peine visible. Photo : https://myspace.com/rockclimberz

Brad dans son harnais bleu. La ville de Squamish est à peine visible.
Photo : https://myspace.com/rockclimberz

Emily : Qu’est-ce que cette escalade a représenté pour toi?

Brad : Beaucoup de choses! Ce fut une sorte d’épilogue. J’ai réglé mes comptes avec ma blessure et tout ce qu’elle impliquait. Elle n’avait pas gagné. J’ai prouvé à ma famille que j’avais bel et bien survécu, et que je pouvais encore faire ce que je voulais. J’ai dormi comme un bébé ce soir-là!

L’expérience de Brad démontre comment les gens ayant des handicaps physiques trouvent des façons novatrices de mettre la nature à leur portée. Les technologies servent ici d’outils pour surmonter les obstacles tant réels que construits par la société.

Pour en savoir plus sur Brad :

Vertical Challenge: Observations from an Outlier (en anglais seulement)

Remerciements :

Un grand merci à M. Brad Zdanivsky pour partager son histoire, et pour le don de son dispositive d’escalade au Musée.

Verticalchallenge.org

 

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