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Les gants chirurgicaux : le conflit entre la protection et la sensibilité

De nous jours en médecine et en science, nous prenons le port de gants pour acquis. Mais à la fin des années 1800, lorsqu’on les a introduits pour la première fois, leur utilité en chirurgie n’était pas aussi flagrante. En 1889, le chirurgien William Halsted de Johns Hopkins a été le premier à offrir des gants de caoutchouc pour la chirurgie en cadeau à son infirmière en chef et future épouse, Caroline Hampton, afin qu’elle puisse protéger ses mains contre des solutions caustiques qui avaient été utilisées pour prévenir l’infection bactérienne chez le patient. Les gants ont ensuite été utilisés par les assistants d’Halsted, mais le fait de les porter pour protéger le patient contre les bactéries présentes sur les mains du chirurgien n’a pas été d’une évidence immédiate. Le port de gants par toute l’équipe chirurgicale est devenu une pratique courante à Johns Hopkins seulement après 1896.

En fait, les chirurgiens qui portaient des gants au cours de leurs procédures suscitaient de la controverse et des débats dans le monde chirurgical des années 1890. La nature de plus en plus délicate des chirurgies accentuait l’importance du toucher et de la dextérité, deux aspects qui étaient compromis par l’utilisation de gants. Plusieurs chirurgiens n’étaient pas prêts à remédier à leur toucher et leur dextérité en échange de la stérilité. D’autres étaient plus souples pour négocier entre le contrôle manuel et microbien et ont fait l’expérience de divers matériaux comme le coton, la soie, le cuir et le caoutchouc, ainsi que des combinaisons de ces matériaux. Les rencontres chirurgicales commençaient à inclure des démonstrations de différents modèles de gants offerts par les fabricants[1].

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Une publicité pour des gants de chirurgie qui permettent « un poulx très faible » à se faire sentir à travers son caoutchouc. Illustrated Catalogue of High Grade Surgical Instruments and Physicians’ Surgical Supplies, Sharp & Smith in Chicago, vers 1908. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Les catalogues d’instruments chirurgicaux et d’articles divers de la Collection de littérature professionnelle du Musée présentent certaines caractéristiques particulières des gants qui ont été commercialisés pour les chirurgiens afin qu’ils conservent le meilleur contact chirurgical. Le catalogue d’un fabricant de fournitures chirurgicales de Chicago vers 1908 présentait des « gants de caoutchouc sans couture » qui sont « lisses, solides, transparents, non absorbants et qui peuvent être stérilisés. Ils permettent de ressentir un pouls très faible, la différence dans l’uniformité des tissus et l’irrégularité des surfaces », ce qui indique quelques-unes des caractéristiques recherchées par les chirurgiens en quête du gant idéal. D’autres qualités souhaitées incluaient le confort et la flexibilité. Un autre catalogue publié vers 1900 par The Hospital Supply Co. à New York décrivait explicitement ses gants comme étant conçus « de caoutchouc souple très mince, épousant la peau de très près et ne nuisant pas au sens du toucher ». Starkman, une société domiciliée à Toronto, prétendait que son modèle de 1970 était « tellement délicat qu’il pouvait révéler une empreinte digitale ».

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Des gants qui prétendent être « tellement délicat qu’il pouvait révéler une empreinte digitale »  Starkman Surgical Supply: Price Catalogue 1970, Toronto, 1970. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Avec les progrès technologiques, les gants plus minces offraient plus de sensibilité. Éventuellement, les gants sont devenus omniprésents et essentiels dans la boîte à outils d’un chirurgien. Les chirurgiens peuvent maintenant se concentrer sur le choix des gants en fonction de leur confort et leur flexibilité. Ma recherche portant sur le toucher chirurgical pour l’exposition à venir du Musée qui s’intitule Sensations médicales m’a amenée à me plonger davantage dans la façon dont les chirurgiens d’aujourd’hui choisissent leur gant idéal. Le Dr Gerald Fried, chirurgien en chef au Centre universitaire de santé McGill, explique ce qui est important pour lui : « la configuration des différentes marques peuvent entraîner une pression sur diverses zones de la main, ce qui cause de la fatigue pour les plus longues chirurgies ». Alors il choisit les gants en fonction de leur forme et de l’élasticité de leur matériel pour qu’il n’y ait pas de restriction dans le mouvement.

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Gants de chirurgie SensiCare en polyisoprène synthétique. Courtoisie du docteur Harvey Sigman et l’Hôpital général juif de Montréal

Selon le Dr Harvey Sigman, un chirurgien de l’Hôpital général juif de Montréal, les gants conçus de matériel plus épais sont préférés par certains chirurgiens, car ils offrent une protection supplémentaire contre la perforation et les brûlures de cautérisation. Certains chirurgiens, y compris le Dr Sigman, choisissent même de porter deux paires de gants pour avoir une protection supérieure.

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Gants de chirurgie Gammex Non-Latex en polyisoprène. Courtoisie du docteur Jeffrey Barkun et le Centre universitaire de santé McGill.

D’autres, comme le Dr Jeffrey Barkun, un chirurgien du Centre de Santé de l’Université McGill, trouvent que le port de deux paires de gants est trop contraignant et préfèrent porter des doublures de gants. Le Dr Barkun trouve que ces doublures douces et minces épousent très bien la peau et offrent une meilleure protection, sans affecter le sens du toucher. Les docteurs Sigman et Barkun ont gentiment offert des exemples de leurs gants préférées pour la collection d’artéfacts du Musée. Ceux-ci seront exposés avec la littérature professionnelle dans la section des touchers chirurgicaux de l’exposition Sensations médicales à venir.

[1] Pour en savoir davantage, lire l’article de Thomas Schlich qui s’intitule « Negotiating Technologies in Surgery: The Controversy about Surgical Gloves in the 1890s » dans le numéro de juillet 2013 du Bulletin of the History of Medicine.

Cynthia L. Tang est un Chercheur attaché, Université McGill et SMSTC