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L’accessibilité aux grands espaces, et la maîtrise du corps

Brad Zdanivsky est un athlète de Vancouver. Né en 1976, il a grandi à Mackenzie, en Colombie-Britannique, où il a acquis très tôt un goût pour le grand air et l’escalade de parois rocheuses. Sur son blogue, Brad explique que « c’est au début de l’adolescence que j’ai vraiment saisi qu’un système de cordes pouvait assurer ma sécurité. Je suis devenu complètement accro, et j’avais toujours soif d’escalade. Plus je passais de temps à l’extérieur, plus je respectais la nature dans ce qu’elle avait de plus sauvage. Les éléments, l’action de la gravité, le temps toujours spectaculaire et changeant… Toutes des choses assez addictives pour des gens comme moi, en quête perpétuelle d’aventure. »

En 1995, il a été victime d’un accident de la route en revenant des funérailles de son grand-père à Saskatoon, à 14 heures de chez lui. Il avait alors subi un traumatisme médullaire au niveau de la vertèbre C5. « Le passage abrupt de la force et l’indépendance à la faiblesse et l’impuissance a été surréel, écrit Brad sur son blogue. C’était affreux de constater la vitesse à laquelle mes muscles s’atrophiaient. Simplement dit, le corps commence à se consommer lui-même après une semaine ou deux d’immobilité. J’ai mis beaucoup de temps à arriver à faire avancer mon fauteuil roulant, et je n’ai jamais retrouvé l’usage de mes mains. Pour apprendre à vivre avec ma quadriplégie, il me fallait trouver des trucs pour compenser mes pertes fonctionnelles. »

Les 10 prochaines années voit Brad retourner à l’escalade, et en juillet 2005, est devenu le premier tétraplégique à gravir le Grand Mur du Chef Stawamus, un des plus grand monolithe de granit au monde, à Squamish, en Colombie Britannique.

RETOUR AU MUR (vidéo)

Un voyage de 10 ans, et l’escalade de la paroi verticale de 1700 pieds du Chef Stawamus (en anglais seulement)

Le printemps dernier, j’ai rencontré Brad à Vancouver. Ce qui suit est un extrait de nos échanges du 10 mars dernier.

Emily : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’escalader les parois rocheuses?

Brad : Enfant, j’étais toujours dehors, toujours en randonnée. L’escalade, c’était aussi à l’extérieur, dans la nature; ça réunissait donc tout ce que j’aime dans un seul sport. Je ne pouvais pas m’en passer. Après l’accident, je me suis crû comme au bas d’une paroi à grimper. Je me sentais presque lâche de ne pas tenter de recommencer. Ce n’était pas suffisant de retourner à l’école, de faire d’autres sports… Les défis n’étaient pas assez grands. Tu sais, il n’y a aucune récompense là-haut. On ne tire rien de l’expérience, sauf la satisfaction qu’elle procure. Dix années de travail pour dix minutes au sommet… Le referais-je? Non! Tout me fait mal maintenant. J’ai réalisé que je n’ai plus besoin d’en faire autant.

Brad dans son harnais bleu. Photo : http://ambassadors.net/archives/images/bradclimbing.jpg

Brad dans son harnais bleu.
Photo : http://ambassadors.net/archives/images/bradclimbing.jpg

Emily : Quel effet l’exercice physique, comme l’escalade, a-t-il sur ton corps?

Brad : Pour réussir à escalader le Stawamus Chief, le rythme cardiaque et la tension artérielle d’une personne quadriplégique n’étaient pas suffisants. Ma pression était de 100/60 mmHg, et mon cœur faisait 60 battements à la seconde. Ce sont des chiffres qu’on associe normalement aux petites vieilles… aux grands-mamans de 90 ans qui se bercent dans leur salon. Il fallait que je les fasse augmenter en m’exerçant à un niveau plus élevé. Pour ce faire, j’ai décidé de me soumettre à ce qu’on appelle les stimuli nocifs, soit de me causer un peu de douleur. C’est assez délicat, parce que ça peut parfois être nuisible, mais si on le fait bien, on bénéficie d’un exercice optimal. Mais quand on doit composer avec des réactions tout à fait involontaires, en cherchant l’équilibre entre le « trop » et le « pas assez », il arrive qu’on aille trop loin; on peut même en mourir. C’est presque impossible à contrôler. Il faut vraiment bien connaître son corps. La moitié du projet d’escalade a été consacrée à comprendre ainsi le fonctionnement de mon organisme. Ces stimuli nocifs sont extrêmement dangereux, et sont considérés comme de la tricherie par la plupart des comités paralympiques. Beaucoup d’athlètes de piste se cassent un orteil ou laissent leur vessie se remplir afin d’engendrer les réactions recherchées. C’est une philosophie du « tout ou rien ». Nous avons essayé de moduler ces réactions en créant un algorithme fondé sur les tendances de mon rythme cardiaque, algorithme qui faisait en sorte que je reçoive des décharges électriques en temps opportun. Si on veut que ça marche, il faut que ça soit toujours surprenant. Je dirais que cette méthode était plus sécuritaire et maîtrisable que celles que d’autres employaient. Avant, je m’envoyais des décharges dans les jambes, mais mon organisme s’y est habitué. Mais il y a quelque chose auquel il ne se fera jamais : une décharge aux testicules! Ça, ça marche à tout coup! Ça fait mal chaque fois! Le jour de l’escalade, je n’ai pas utilisé le traitement. Mon corps était dans un état tellement bizarre. Si on essaie d’augmenter la dose, ou si on éprouve d’autres stimuli, comme un coup de soleil, par exemple, on est dans de beaux draps! C’est vraiment dangereux!

Emily : Je suis vraiment heureuse d’avoir obtenu ton « harnais bleu » pour la collection du Musée. Il représente, pour moi du moins, une application plus essentielle et inclusive de la technologie. Pourrais-tu m’expliquer comment tu en es arrivé à ce modèle? Quelle a été ta démarche et quelles surprises as-tu rencontrées en cours de route?

Brad : Je voulais grimper comme le font les paraplégiques, ce qui n’était que de l’entêtement de ma part. Mon corps requiert plus de protection et de support. J’ai d’abord essayé un harnais de parapente, mais il écrasait mes poumons. J’avais besoin de quelque chose qui me protégerait mieux et qui m’offrirait davantage de soutien structurel. Nous nous sommes donc fondés sur l’exemple du fauteuil roulant. Nous avancions lentement vers le but, en élaguant progressivement. Toutes les pièces mobiles étant sujettes au bris, nous avons décidé de ne régler que trois problèmes à chaque essai. Nous enlevions le superflu petit à petit. Nous devions tout vérifier dans les moindres détails. Quant aux couleurs, elles ont été choisies en fonction de leur visibilité du sol. Et pour répondre à la seconde partie de ta question, tout n’a été que surprises!

La structure de base du harnais d’escalade de Brad. Photo : verticalchallenge.org

La structure de base du harnais d’escalade de Brad.
Photo : verticalchallenge.org

Emily : Peux-tu me raconter ce dont tu te souviens de la première escalade au moyen du harnais bleu?

Brad : Nous avons transporté le matériel sur place la veille de l’escalade, et nous nous sommes arrêtés pour la nuit, non loin de la montagne. Je n’ai pas dormi du tout — comment aurais-je pu le faire avant un tel défi? Il était très tôt et il faisait encore noir quand nous avons commencé, parce que nous voulions éviter les grandes chaleurs de la journée. Ce matin-là, j’essayais simplement de ne pas trop réfléchir et d’y aller une étape à la fois. J’étais étrangement calme… Je ne voulais pas tenter le sort. Nous avons fait du bon travail, et nous étions dans les temps dès le départ. Nous avons même battu certains de nos records. Nous avons dépassé l’endroit où nous nous étions rendus par le passé et sommes arrivés à un secteur que nous n’avions pas encore atteint. De ce secteur, il était quasi impossible de redescendre. Il ne me restait plus qu’à continuer à monter!

Emily : As-tu fait la fête en atteignant le sommet?

Brad : Non, j’étais trop fatigué. Je voulais juste un sandwich! J’étais affamé. J’avais peur, j’avais faim, je grelottais et j’avais mal partout!

Brad dans son harnais bleu. La ville de Squamish est à peine visible. Photo : https://myspace.com/rockclimberz

Brad dans son harnais bleu. La ville de Squamish est à peine visible.
Photo : https://myspace.com/rockclimberz

Emily : Qu’est-ce que cette escalade a représenté pour toi?

Brad : Beaucoup de choses! Ce fut une sorte d’épilogue. J’ai réglé mes comptes avec ma blessure et tout ce qu’elle impliquait. Elle n’avait pas gagné. J’ai prouvé à ma famille que j’avais bel et bien survécu, et que je pouvais encore faire ce que je voulais. J’ai dormi comme un bébé ce soir-là!

L’expérience de Brad démontre comment les gens ayant des handicaps physiques trouvent des façons novatrices de mettre la nature à leur portée. Les technologies servent ici d’outils pour surmonter les obstacles tant réels que construits par la société.

Pour en savoir plus sur Brad :

Vertical Challenge: Observations from an Outlier (en anglais seulement)

Remerciements :

Un grand merci à M. Brad Zdanivsky pour partager son histoire, et pour le don de son dispositive d’escalade au Musée.

Verticalchallenge.org

 

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Les gants chirurgicaux : le conflit entre la protection et la sensibilité

De nous jours en médecine et en science, nous prenons le port de gants pour acquis. Mais à la fin des années 1800, lorsqu’on les a introduits pour la première fois, leur utilité en chirurgie n’était pas aussi flagrante. En 1889, le chirurgien William Halsted de Johns Hopkins a été le premier à offrir des gants de caoutchouc pour la chirurgie en cadeau à son infirmière en chef et future épouse, Caroline Hampton, afin qu’elle puisse protéger ses mains contre des solutions caustiques qui avaient été utilisées pour prévenir l’infection bactérienne chez le patient. Les gants ont ensuite été utilisés par les assistants d’Halsted, mais le fait de les porter pour protéger le patient contre les bactéries présentes sur les mains du chirurgien n’a pas été d’une évidence immédiate. Le port de gants par toute l’équipe chirurgicale est devenu une pratique courante à Johns Hopkins seulement après 1896.

En fait, les chirurgiens qui portaient des gants au cours de leurs procédures suscitaient de la controverse et des débats dans le monde chirurgical des années 1890. La nature de plus en plus délicate des chirurgies accentuait l’importance du toucher et de la dextérité, deux aspects qui étaient compromis par l’utilisation de gants. Plusieurs chirurgiens n’étaient pas prêts à remédier à leur toucher et leur dextérité en échange de la stérilité. D’autres étaient plus souples pour négocier entre le contrôle manuel et microbien et ont fait l’expérience de divers matériaux comme le coton, la soie, le cuir et le caoutchouc, ainsi que des combinaisons de ces matériaux. Les rencontres chirurgicales commençaient à inclure des démonstrations de différents modèles de gants offerts par les fabricants[1].

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Une publicité pour des gants de chirurgie qui permettent « un poulx très faible » à se faire sentir à travers son caoutchouc. Illustrated Catalogue of High Grade Surgical Instruments and Physicians’ Surgical Supplies, Sharp & Smith in Chicago, vers 1908. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Les catalogues d’instruments chirurgicaux et d’articles divers de la Collection de littérature professionnelle du Musée présentent certaines caractéristiques particulières des gants qui ont été commercialisés pour les chirurgiens afin qu’ils conservent le meilleur contact chirurgical. Le catalogue d’un fabricant de fournitures chirurgicales de Chicago vers 1908 présentait des « gants de caoutchouc sans couture » qui sont « lisses, solides, transparents, non absorbants et qui peuvent être stérilisés. Ils permettent de ressentir un pouls très faible, la différence dans l’uniformité des tissus et l’irrégularité des surfaces », ce qui indique quelques-unes des caractéristiques recherchées par les chirurgiens en quête du gant idéal. D’autres qualités souhaitées incluaient le confort et la flexibilité. Un autre catalogue publié vers 1900 par The Hospital Supply Co. à New York décrivait explicitement ses gants comme étant conçus « de caoutchouc souple très mince, épousant la peau de très près et ne nuisant pas au sens du toucher ». Starkman, une société domiciliée à Toronto, prétendait que son modèle de 1970 était « tellement délicat qu’il pouvait révéler une empreinte digitale ».

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Des gants qui prétendent être « tellement délicat qu’il pouvait révéler une empreinte digitale »  Starkman Surgical Supply: Price Catalogue 1970, Toronto, 1970. Collection de documentation commerciale, Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Avec les progrès technologiques, les gants plus minces offraient plus de sensibilité. Éventuellement, les gants sont devenus omniprésents et essentiels dans la boîte à outils d’un chirurgien. Les chirurgiens peuvent maintenant se concentrer sur le choix des gants en fonction de leur confort et leur flexibilité. Ma recherche portant sur le toucher chirurgical pour l’exposition à venir du Musée qui s’intitule Sensations médicales m’a amenée à me plonger davantage dans la façon dont les chirurgiens d’aujourd’hui choisissent leur gant idéal. Le Dr Gerald Fried, chirurgien en chef au Centre universitaire de santé McGill, explique ce qui est important pour lui : « la configuration des différentes marques peuvent entraîner une pression sur diverses zones de la main, ce qui cause de la fatigue pour les plus longues chirurgies ». Alors il choisit les gants en fonction de leur forme et de l’élasticité de leur matériel pour qu’il n’y ait pas de restriction dans le mouvement.

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Gants de chirurgie SensiCare en polyisoprène synthétique. Courtoisie du docteur Harvey Sigman et l’Hôpital général juif de Montréal

Selon le Dr Harvey Sigman, un chirurgien de l’Hôpital général juif de Montréal, les gants conçus de matériel plus épais sont préférés par certains chirurgiens, car ils offrent une protection supplémentaire contre la perforation et les brûlures de cautérisation. Certains chirurgiens, y compris le Dr Sigman, choisissent même de porter deux paires de gants pour avoir une protection supérieure.

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Gants de chirurgie Gammex Non-Latex en polyisoprène. Courtoisie du docteur Jeffrey Barkun et le Centre universitaire de santé McGill.

D’autres, comme le Dr Jeffrey Barkun, un chirurgien du Centre de Santé de l’Université McGill, trouvent que le port de deux paires de gants est trop contraignant et préfèrent porter des doublures de gants. Le Dr Barkun trouve que ces doublures douces et minces épousent très bien la peau et offrent une meilleure protection, sans affecter le sens du toucher. Les docteurs Sigman et Barkun ont gentiment offert des exemples de leurs gants préférées pour la collection d’artéfacts du Musée. Ceux-ci seront exposés avec la littérature professionnelle dans la section des touchers chirurgicaux de l’exposition Sensations médicales à venir.

[1] Pour en savoir davantage, lire l’article de Thomas Schlich qui s’intitule « Negotiating Technologies in Surgery: The Controversy about Surgical Gloves in the 1890s » dans le numéro de juillet 2013 du Bulletin of the History of Medicine.

Cynthia L. Tang est un Chercheur attaché, Université McGill et SMSTC

Photo. Radeau parti de la Libye. Photo du Dr Simon Bryant

Une boussole dans la crise des migrants

En juin 2015, alors que la crise des migrants s’intensifiait dans la mer Méditerranée, j’ai demandé à mon amie Carol Devine, qui travaille depuis longtemps pour Médecins Sans Frontières (MSF), s’il était possible de recueillir des objets témoignant de cette expérience du point de vue médical. Sans tarder, elle s’est empressée d’envoyer un message au personnel de MSF à bord du navire de sauvetage MY Phoenix de MOAS en service dans la Méditerranée. Simon Bryant, médecin canadien à bord, a généreusement accepté de relever le défi. Pendant sa mission, il a donc rassemblé divers objets : une boussole marine trouvée dans un radeau pneumatique plein à craquer, des dispositifs de flottaison pour enfants, des appareils médicaux essentiels servant à dégager les voies respiratoires, une combinaison blanche jetable, une plaque indiquant la salle de consultation, ainsi qu’un drapeau usé du Phoenix. Tous ces objets étaient accompagnés d’images et d’une description détaillée de leur provenance.

Gilet de sauvetage et un Flotteur récupéré pendant la mission de sauvetage en mer Méditerranée à l’été 2015.

Gilet de sauvetage et gilet de flottaison pour piscine récupérés pendant la mission de sauvetage en mer Méditerranée à l’été 2015. Le gilet pour piscine porte la mention suivante au dos : NOT TO BE USED FOR BOATING … NOT A LIFESAVING DEVICE (Ne pas utiliser dans les embarcations nautiques … Cette veste n’est pas un gilet de sauvetage.). Photo prise par le Dr Simon Bryant

Le premier contact entre migrants et Occidentaux a souvent été établi dans le cadre de missions de sauvetage en mer Méditerranée. En 2015, de concert avec Migrant Offshore AID Station (MOAS), MSF a lancé des opérations de sauvetage en mer parce que beaucoup de personnes risquaient de mourir noyées ou de disparaître en mer pendant leur traversée périlleuse en provenance de la Libye et de la Turquie, et éprouvaient des problèmes de santé à leur arrivée en Europe.

Beaucoup sont celles qui ont eu besoin de soins médicaux immédiats sur le navire; ma demande initiale consistait donc à réunir des objets témoignant de la crise en cours. Les objets choisis par la suite par le Dr Bryant ont permis de dresser un portrait plus vaste de la situation dans la zone de sauvetage. En récupérant la plaque de la salle de consultation, il attirait notre attention sur la perspective des migrants, au milieu de toute l’agitation qui régnait à bord du navire de sauvetage et malgré les défis que représentaient les barrières linguistiques.

Plaque de la salle de consultation portant la mention Consultation in Progress (consultation en cours). Photo prise par le Dr Simon Bryant.

Plaque de la salle de consultation portant la mention Consultation in Progress (consultation en cours). Photo prise par le Dr Simon Bryant.

L’un des dispositifs de flottaison était en réalité un gilet pour piscine portant la mention « NE PAS UTILISER DANS LES EMBARCATIONS NAUTIQUES » (de plus en plus utilisé par les enfants migrants), tandis que l’autre était un gilet de sauvetage homologué. Quant aux canules oropharyngées de type Guedel, le Dr Bryant en a eu plein les poches pendant sa mission. La boussole marine, faite de plastique de couleur laiton, avait été fabriquée par une compagnie d’équipement de navigation et de pêche en Chine.

Boussole marine fabriquée par Zhanhui Industry, ltée. Province de Guangdong, Chine

Boussole marine fabriquée par Zhanhui Industry, ltée. Province de Guangdong, Chine. Photo prise par le Dr Simon Bryant.

Comme les migrants, ils en ont aussi parcouru du chemin, ces objets. À l’automne 2015, peu après leur arrivée à Ottawa, Dan Conlin, conservateur au Musée canadien de l’immigration du Quai 21, à Halifax, a accepté le défi de les exposer au public. L’exposition, intitulée Une traversée périlleuse, a dressé un portrait de la crise des migrants au moyen d’objets simples et révélateurs, qui, à l’époque, avaient fait la manchette des journaux canadiens. En mai, les artéfacts seront transportés au Musée canadien pour les droits de la personne à Winnipeg, afin d’y être exposés à l’été 2016. Et comme il y a d’autres établissements qui ont demandé à les exposer à la fin de l’été (il est possible que la boussole soit exposée à la Biennale de Shanghai en 2016), ils poursuivront donc leur périple imprévu autour du monde afin de raconter cette histoire peu banale où ils sont passés de produits manufacturés chinois à biens de consommation (qui a acheté la boussole et où?!) à articles de survie à artéfacts culturels.

Simon Bryant raconte la mission de sauvetage de 2015 dans un blogue intitulé Bringing Home the Rescue-Zone (en anglais). Dans un article publié dans l’édition de septembre 2015 du magazine Outside, Joshua Hammer décrit aussi la situation à bord du Phoenix (accompagnant son récit de photos montrant le Dr Bryant au travail). J’ajoute ci-dessous l’histoire de la boussole telle que l’a racontée le Dr Bryant pour nos dossiers d’acquisition:

L’histoire de la boussole racontée par Simon Bryant

En Libye, dans la nuit du 3 août 2015, vers 3 h, 103 adultes et 15 enfants venant de 14 pays ont fui la violence, la pauvreté et la maltraitance dont ils étaient victimes dans leurs pays d’origine, et sont montés à bord d’un radeau pneumatique de neuf mètres, propulsé par un vieux moteur extérieur de 40 chevaux-puissance, pour prendre la direction du nord.

Photo. Radeau parti de la Libye. Photo du Dr Simon Bryant

Des migrants naviguant à bord d’un radeau pneumatique parti de la Libye, le 3 août 2015. Photo prise par le Dr Simon Bryant

Ne comptant que sur cette boussole à cardan, fournie par les « passeurs » qui avaient organisé le voyage, ils ont mis le cap vers le nord. C’est une boussole du genre qu’on trouve sur beaucoup de bateaux et de radeaux.

(Dans la majorité des cas, ironiquement, l’emballage de carton servant à protéger les boussoles est resté bien en place, comme le montre la photo ci-contre. Il empêchait le mécanisme à cardan de maintenir la boussole à plat, peu importe le mouvement du bateau, ce qui, chose certaine, rendait la navigation en ligne droite difficile…) Ci-dessus, une boussole semblable à celle qui est exposée au musée; l’emballage de carton (blanc) est encore intact.

Photo : Boussole dont l’emballage est intact, photo de Gabriele Casini

Boussole dont l’emballage est intact; photo prise par Gabriele Casini

Après avoir reçu un appel de détresse, le Centre de coordination du sauvetage en mer de Rome a chargé le MY Phoenix, un navire de recherche et de sauvetage exploité conjointement par Médecins Sans Frontières (MSF) et l’organisme MOAS (Migrant Offshore Aid Station), de porter assistance à ces personnes. Le radeau a par la suite été intercepté sans incident à 10 h, à environ 20 milles marins au nord de Zuwara, en Libye, par 33° 24′ de latitude nord et 11° 57′ de longitude est.

Cette photo montrant le radeau pneumatique et ses occupants a été prise au moment où le canot pneumatique à coque rigide déployé par le Phoenix tentait une première approche, juste avant la distribution de gilets de sauvetage aux occupants du radeau.

Tous les occupants du radeau ont été transportés à bord du Phoenix, où ils ont reçu de l’eau, de la nourriture, des vêtements secs, ainsi que des soins médicaux, au besoin. Plus tard, cette même journée, toutes les personnes secourues ont été transférées à bord de deux navires de la garde côtière italienne, puis emmenées en Italie. Le Phoenix est ensuite retourné dans la zone de recherche et de sauvetage.

Pays d’origine et nombre de personnes secourues (15 enfants, 103 adultes)

Nigéria 69; Ghana 15; Soudan 6; Gambie 5; Érythrée 4; Sénégal 4; Guinée 3; Maroc 3; Mali 2; Niger 2; République démocratique du Congo 2; Libye 1

 

La caravane et ses premiers propriétaires. (Crédit : famille MacLaren)

L’histoire qui m’a fait changé d’avis

Collectionner, c’est établir un lien entre le temps et l’espace. Nous utilisons nos connaissances et nos réseaux pour chercher des objets porteurs d’une mémoire importante dans l’histoire des sciences et de la technologie au Canada. Mais parfois, quand nous ne savons même pas que nous devrions être à la recherche d’un objet, celui-ci nous trouve et nous oblige à regarder au-delà des priorités que nous avions établies pour nos collections et nous fait découvrir un véritable trésor.

Intérieur de la caravane montrant la glacière. Plaque d’immatriculation au-dessus. (Crédit : famille Desjardins)

Intérieur de la caravane montrant la glacière. Plaque d’immatriculation au-dessus. (Crédit : famille Desjardins)

En septembre 2014, j’ai reçu un courriel d’un collègue du Musée des Beaux-arts du Canada. Il avait vu une caravane fabriquée au Canada qui avait été restaurée avec soin et voulait savoir si nous souhaitions l’acquérir. Il s’agissait d’une caravane Brantford de la fin des années 1930 fabriquée par Canada Carriage & Body Limited. C’était intéressant, mais à première vue, elle datait pratiquement de la même époque que notre autocaravane Nash du même genre et rendait ma décision difficile. J’ai regardé les photographies et ouvert un dossier pour cette caravane que j’ai classé sur mon bureau dans la pile « poursuivre les recherches ».

Extérieur de la caravane restaurée. (Crédit : famille Desjardins)

Extérieur de la caravane restaurée. (Crédit : famille Desjardins)

Je réfléchissais encore aux mérites de la caravane Brantford lorsque sa propriétaire m’a directement appelé en décembre pour savoir si je souhaitais l’acheter. Après lui avoir répondu que je devais approfondir mes recherches avant de pouvoir prendre une décision, je lui ai demandé ce qu’elle savait au sujet de la caravane. Bien que l’anglais soit sa deuxième langue, elle m’a raconté une histoire passionnante et captivante qui m’a obligé à reconsidérer ce que j’avais présumé à propos de la caravane. Grâce aux noms, aux dates et aux détails techniques qu’elle m’a fournis, j’ai commencé à rassembler l’histoire de Brantford et découvert une partie de la richesse et de la complexité de la vie à l’époque de la grande dépression au Canada.

Canada Carriage & Body Co. Ltd était un fabricant bien établi qui avait survécu au déclin du marché de la voiture et à la montée de l’automobile. Cherchant des moyens de diversifier sa ligne de produits pendant les maigres années 1930, il avait acheté la petite entreprise de remorques de Fred Knechtel. Ébéniste doué qui construisait auparavant des meubles radio, M. Knechtel avait décidé de concevoir des remorques pour le marché émergent du tourisme automobile. Canada Carriage a fabriqué les remorques caravanes Brantford pendant quelques années jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale sous la supervision attentive de M. Knechtel.

La caravane Brantford après 50 années d’entreposage. (Crédit : famille Desjardins)

La caravane Brantford après 50 années d’entreposage. (Crédit : famille Desjardins)

Entre-temps, dans Outremont, un riche quartier du grand Montréal, Wallace Anderson MacLaren avait décidé qu’il devait profiter du réseau croissant de routes avoisinantes pour explorer le Canada. Il a acheté la caravane Brantford vers 1937 et au cours des dix années suivantes, a satisfait son goût de l’aventure en prenant la route avec sa famille pour découvrir certains des plus beaux endroits au pays.

La caravane et ses premiers propriétaires. (Crédit : famille MacLaren)

La caravane et ses premiers propriétaires. (Crédit : famille MacLaren)

La famille MacLaren a cessé d’utiliser la caravane en 1949, mais l’a entreposée de manière sécuritaire dans un garage de leur chalet au Lac Louisa dans les Laurentides. La caravane y est demeurée pendant 50 ans jusqu’à ce que les voisins des MacLaren manifestent le désir de la restaurer et de l’utiliser. Lorsque la famille Desjardins a pris possession de la caravane Brantford, elle est non seulement devenue sa propriétaire, mais aussi sa gardienne et, éventuellement, a plaidé sa cause pour qu’elle ait sa place dans notre histoire. En assumant tous ces rôles, elle a maintenu un lien vital avec le passé et m’a aidé à monter un dossier solide pour l’acquisition de cette pièce unique dans l’histoire automobile du Canada.