Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

« La femme qui conduit le gros camion ! »

Au fil de mes voyages à travers le Canada — dont le but était d’interviewer des vétérans des secteurs minier, métallurgique et pétrolier —, l’une des questions que j’abordais était celle-ci : « À quel point les femmes ont-elles été présentes (ou absentes) dans votre milieu de travail? » Invariablement, je recevais la même réponse : presque totalement absentes. La plupart des répondants chevronnés déclaraient qu’à l’époque, on ne retrouvait tout simplement pas de femmes dans les écoles de génie. Néanmoins, plusieurs femmes réussissaient à dénicher un poste administratif au sein du monde des ressources naturelles.

Aujourd’hui, lorsque je vais dans les écoles pour m’adresser aux jeunes, ce n’est pas à moi qu’ils veulent parler : c’est à la femme qui conduit le gros camion !

Plus récemment, plusieurs compagnies ont déployé des efforts afin d’augmenter le nombre de femmes qui occupent des postes qualifiés. Eric Newell, ancien directeur général de Syncrude, explique comment la compagnie a mis en œuvre son programme Bridges au milieu des années 90 : un programme qui visait à encourager les travailleuses à faire le saut de leur rôle administratif vers un poste dans un monde majoritairement constitué d’hommes. « Pendant deux semaines, on leur enseignait les métiers techniques, ensuite elles étaient jumelées à un travailleur et, finalement, elles devaient travailler sur un cycle de travail de 28 jours. […] Aucune n’a demandé à reprendre ses anciennes fonctions. En définitive, 25 % de nos conducteurs de camions de 40 tonnes étaient maintenant des femmes (comparativement à 4 % ou 5 % auparavant). Nous avons même reçu le prix Maclean’s du meilleur employeur de l’année. […] Aujourd’hui, lorsque je vais dans les écoles pour m’adresser aux jeunes, ce n’est pas à moi qu’ils veulent parler : c’est à la femme qui conduit le gros camion! »

Perspective au niveau du sol d’un camion lourd et d’une pelle mécanique chez Syncrude. Photo courtoisie de Syncrude Canada Ltd.

Perspective au niveau du sol d’un camion lourd et d’une pelle mécanique chez Syncrude. Photo courtoisie de Syncrude Canada Ltée.

De nos jours, la majorité des jeunes diplômés universitaires sont des femmes, et même si les programmes de génie sont encore reconnus pour leur sous-représentation des femmes, les taux d’inscription ont néanmoins considérablement augmenté. Ainsi, il est moins probable que les femmes choisissent ou obtiennent un emploi dans les domaines des sciences, de la technologie, du génie et des mathématiques. Cette réalité contraste nettement avec la situation de tous les autres domaines d’études ou presque, où les femmes comptent pour la majorité des diplômés. Comment expliquer ce phénomène? Pourquoi les femmes sont-elles moins tentées et moins susceptibles de trouver un emploi dans le secteur des ressources naturelles?

Les parents, les enseignants et les mentors jouent tous un rôle très important pour une jeune femme.

« Assez curieusement, dans le secteur minier, nous n’avons pas réussi… à susciter l’intérêt des femmes envers ce domaine », déclare le Dr Samuel Marcuson, ancien vice-président de Vale. « Lorsque j’ai commencé à travailler, dans les années 1970 et 1980, on retrouvait beaucoup de photos de pin-up et de femmes nues sur les murs. Alors, à cette époque, les femmes qui se joignaient à ce milieu devaient forcément tolérer cela. » Ces comportements ont bel et bien été bannis du lieu de travail, mais, comme l’explique le Dr Marcuson, il aura fallu plusieurs décennies pour que la plupart des compagnies en viennent à les interdire.

 

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

Mon amie, l’ingénieure Cloé Doucet, au Manitoba, lors d’un travail de remplacement d’un déversoir.

Même si les milieux de travail s’efforcent d’être beaucoup plus invitants, des difficultés peuvent tout de même persister. La Dre Mary Wells, doyenne associée et professeure en génie à l’Université de Waterloo, explique que les femmes peuvent être soumises à des microagressions. Il s’agit d’offenses brèves, commises de façon verbale ou physique, parfois non intentionnelles, qui se transforment en affronts. Par exemple, selon la Dre Wells, la « réaction de surprise que reçoit une femme qui déclare à ses collègues qu’elle est ingénieure » en est un exemple. « À la longue, cela peut avoir un effet négatif et débilitant. » Les horaires de travail de plusieurs emplois de l’industrie des ressources naturelles peuvent également faire en sorte qu’il soit difficile pour une femme de passer du temps avec sa famille. En fait, « le taux d’abandon chez les femmes est beaucoup plus élevé en milieu de carrière, […] là où les horaires de travail sont moins souples », d’ajouter la Dre Wells. Sur une note plus positive, certaines entreprises offrent du mentorat et s’adaptent de plus en plus aux besoins des familles. « L’Entreprise CEZinc, par exemple, a instauré une politique qui oblige les employés à terminer les réunions avant 16 h 30 », explique la Dre Wells. L’avenir lui semble prometteur étant donné que les hommes sont de plus en plus engagés dans les obligations familiales. Ainsi, le fait qu’incombent maintenant aux hommes des responsabilités telles que les congés parentaux ou le besoin de terminer le travail plus tôt pour aller chercher les enfants à la garderie a permis de faire comprendre aux employeurs les difficultés qui étaient habituellement l’apanage des femmes.

L’avenir saura nous le dire, mais une influence positive fait son œuvre bien plus tôt, conclu la Dre Wells. « Les parents, les enseignants et les mentors jouent tous un rôle très important pour une jeune femme. »

 

Photo courtoisie de RHiM

Photo courtoisie de RHiM

Remerciements :

Merci mille fois à Eric Newell, Sam Marcuson, Mary Wells et à tous les autres répondants pour leur rigueur et leur candeur. J’aimerais accorder une mention spéciale à ma chère amie Cloé, qui est un exemple dans le domaine.

Image en couverture courtoisie du Conseil des ressources humaines de l’industrie minière (RHiM)

Sources :

Catalyst. 2013. « Catalyst Quick Take: Women in Male-Dominated Industries and Occupations in U.S. and Canada ». New York : Catalyst. (en anglais seulement) http://www.catalyst.org/knowledge/women-male-dominated-industries-and-occupations-us-and-canada

HANGO, Darcy. 2013. « Les différences entre les sexes dans les programmes de sciences, technologies, génie, mathématiques et sciences informatiques (STGM) à l’université. » Regards sur la société canadienne, décembre, produit no 75-006-x au catalogue de Statistique Canada. http://www.statcan.gc.ca/pub/75-006-x/2013001/article/11874-fra.htm

MARCUSON, Sam. 23 juillet 2015. Entrevue avec Sam Marcuson, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière. Toronto, Ontario, en personne (entrevue réalisée par William McRae).

Ressources naturelles Canada. Août 2014. « 10 faits sur les ressources naturelles au Canada ». https://www.nrcan.gc.ca/sites/www.nrcan.gc.ca/files/files/pdf/10_key_facts_nrcan_f.pdf

NEWELL, Eric. 22 avril 2015. Entrevue avec Eric Newell, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière. Edmonton, Alberta, en personne (entrevue réalisée par William McRae).

WELLS, Mary. 6 octobre 2015. Entrevue téléphonique avec Mary Wells, Projet patrimonial sur l’histoire métallurgique et minière (entrevue réalisée par William McRae).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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