Alyssum 1

Le jardin de nickel : Les aventures d’un spécialiste de l’histoire orale

Lorsqu’on leur demande d’où proviennent les métaux comme le nickel, la plupart des gens disent qu’ils se trouvent dans les mines. De toute évidence, c’est un métal qu’on doit extraire du sol. Et si je vous disais que le nickel pouvait être cultivé? Et si, au lieu d’extraire le minerai de nickel du sol, vous pouviez le faire pousser et le récolter chaque année? J’étais légèrement sceptique moi aussi, jusqu’à ce que j’aie le plaisir de discuter avec M. Bruce Conard, Ph. D., l’homme derrière cette initiative non traditionnelle visant à nettoyer le sol de surface d’une petite municipalité en Ontario.

 

Né à St-Louis, au Missouri, c’est peu après avoir reçu son doctorat en chimie physique de l’Iowa State University que M. Conard s’est joint à l’équipe de la société Inco (International Nickel Company). Au début, il a travaillé dans les laboratoires de Mississauga où il a cumulé des années d’expérience variée en pyrominéralurgie, électrochimie et hydrométallurgie qui l’ont éventuellement mené au poste de directeur de recherche sur les méthodes. Son travail le plus remarquable est survenu par la suite, lorsqu’il est devenu vice-président des sciences de l’environnement et de la santé au sein de la société. Grâce à sa vaste expérience en métallurgie, la principale tâche de M. Conard était d’étudier les effets ou les impacts des métaux sur l’environnement composé d’écosystèmes, d’animaux, de gens et de travailleurs au sein de l’entreprise. Même si une grande partie de son travail visait à rendre le milieu de travail plus sain et l’environnement plus sûr, il s’est souvent retrouvé à évaluer les risques des métaux en espérant mieux informer les organismes extérieurs et le public en général à ce sujet. Un des événements marquants de sa carrière est survenu en 2001, lorsque les citoyens de Port Colborne ont déposé un recours collectif contre Inco après avoir découvert que les premières activités de la raffinerie locale avaient pollué la surface du sol avec des niveaux élevés de nickel, de cuivre et de cobalt.

Alysson, Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

Alysson, Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

 

À la fin de la guerre en 1918, le gouvernement du Canada et les alliés avaient fait pression sur Inco pour qu’elle construise sa raffinerie à Port Colborne. Son emplacement à côté du lac Érié faciliterait le transport du nickel vers les États-Unis et l’Europe de l’Ouest. « Il n’y avait pas de nickel à Port Colborne, il fallait le faire venir de Copper Cliff (Sudbury). Pendant des années, le déchargement du nickel qui arrivait ainsi que la façon dont nous le raffinions ont fait pas mal de poussière », relate Conard. « Et la poussière s’envolait par la cheminée et se mêlait aux vents dominants avant de retomber au sol. Il y a plusieurs terres résidentielles et agricoles à Port Colborne ».

 

Après plusieurs années d’évaluation du risque effectué par Inco et le ministère de l’Environnement de l’Ontario, M. Conard a énoncé publiquement que les exploitations initiales d’Inco avaient été en cause. Les gens de Port Colborne ont donc décidé de déposer un recours collectif, mais l’évaluation avait également déterminé que les métaux dans le sol ne posaient pas de risque considérable pour l’environnement ni pour la population locale. Le recours collectif s’est poursuivi sur le motif que les concentrations élevées de nickel diminuaient la valeur marchande des propriétés dans le secteur. Une longue bataille devant les tribunaux s’ensuivit et le juge trancha qu’Inco devait payer 36 millions de dollars aux propriétaires des terres. Inco a ensuite porté la cause en appel et la Cour d’appel de l’Ontario a infirmé la décision de la cour inférieure estimant qu’il n’y avait aucune preuve de dévaluation des propriétés. De plus, la raffinerie Inco s’était conformée à toutes les lois réglementaires environnementales et gouvernementales en vigueur à ce moment; celles-ci étaient malheureusement très différentes avant les années 1960.

 

« Nous avons même testé une tonne de cendre accumulée après l’incinération de la biomasse récoltée en la mettant dans les convertisseurs pour récupérer le nickel. Au lieu du maïs, nous faisions pousser du nickel ! »

∼ M. Bruce Conard

 

« L’héritage des métaux dans le sol nous préoccupe toujours aujourd’hui », explique Conard, qui a travaillé sur le problème pendant près d’une décennie pour essayer d’éliminer le plus de présence de nickel possible. « J’avais le rêve […] qu’Inco absorbe tout le nickel présent dans le sol […] et qu’il le mette dans des convertisseurs pour le récupérer ». Mais que voulait-il dire exactement par « absorber » tout le nickel présent dans le sol? « Je voulais utiliser des plantes hyperaccumulatrices », m’a-t-il expliqué, « des plantes (des alyssons) qui adorent accumuler du nickel dans leur biomasse. »

 

Il a travaillé avec des chercheurs du Département de l’agriculture des États-Unis qui ont sélectivement élevé différents types de plantes hyperaccumulatrices pour maximiser en quantité et en rapidité la prise de nickel. « Ils ont amélioré certains génotypes des plantes que nous avons testés dans les sols de Port Colborne », explique Conard. « Nous avons même testé une tonne de cendre accumulée après l’incinération de la biomasse récoltée en la mettant dans les convertisseurs pour récupérer le nickel. Et cela a fonctionné! » s’exclama-t-il. « Au lieu du maïs, nous faisions pousser du nickel ! »

 

 

Test de plantes alysson dans un champ de Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

Test de plantes alysson dans un champ de Port Colborne. Photo courtoisie de Bruce Conard.

 

Cette technique d’acquisition du nickel pourrait être utilisée dans les sols où la concentration de nickel est trop faible pour qu’il soit économiquement viable de l’exploiter par l’entremise d’une mine. Ce serait aussi une technique beaucoup moins envahissante pour récupérer les métaux. De plus, cette manière permettrait de reverdir les mines épuisées tout en continuant d’extraire de petites quantités de nickel. Conard a envisagé l’exportation de cette technique de remédiation par les plantes dans les pays plus chauds comme l’Indonésie. « On peut obtenir trois saisons par année là-bas grâce au climat. […] Elle serait également une bénédiction sociale, car les agriculteurs de subsistance pourraient faire plus d’argent à faire pousser du nickel qu’à faire pousser n’importe quoi d’autre », explique Conard. Son équipe s’est rendue à l’étape de tester l’alysson en Indonésie en s’assurant que la plante ne serait pas envahissante dans un pays étranger. « C’est à peu près au moment où j’ai pris ma retraite et malheureusement, plus rien n’a été fait par la suite », explique Conard.

 

À ce jour, quelques autres pays comme les États-Unis et la France ont étudié l’alysson et ont fait des expériences, mais personne ne semble avoir dépassé la phase expérimentale de la culture des métaux. Grâce aux recherches disponibles, nous pouvons conclure qu’il y en a encore trop à apprendre au sujet de la plante, de sa phase de cueillette optimale et de sa prédisposition à l’envahissement dans certaines régions. « J’ai toujours un rêve illusoire à ce sujet », confesse Conard, « mais ces projets-là doivent être gérés par un champion ». Peut-être que le rêve a simplement besoin d’un nouveau Bruce Conard.

 

M. Bruce R. Conard, Ph. D., vice-président, Sciences de l’environnement et de la santé, Inco Limited. Photo courtoisie de Bruce Conard.

M. Bruce R. Conard, Ph. D., vice-président, Sciences de l’environnement et de la santé, Inco Limited. Photo courtoisie de Bruce Conard.

 

Remerciement :

Merci Bruce, d’avoir pris le temps de me rencontrer. La passion et la fierté que vous avez pour votre travail étaient palpables en votre présence et ont rendu l’entrevue très captivante.

 

Sources :

Conard, Bruce. Entrevue avec Bruce Conard, Projet « Échos » de l’histoire de la métallurgie et des mines, 23 août 2015. Toronto, Ontario, en personne (William McRae)

Werniuk, Jane. « Cleaning Up a Community ». Canadian Mining Journal. 6 juin 2004. http://www.canadianminingjournal.com/news/cleaning-up-a-community/1000156424/

Bowal, Peter et Sean Keown. « Nickel Shower : An Environmental Class Action ». Law Now. 28 février 2013. http://www.lawnow.org/environmental-class-action/

 

 

 

 

 

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