En discussion avec M. Urgel Palin et des bénévoles rénovant un pan d’histoire, la Grange-écurie des Prêtres-Chaumont historique à Sainte-Anne-des-Plaines. Photo du MAAC.

Moissonner le patrimoine : ma visite à Ste-Anne-des-Plaines

Même si j’ai une vaste expérience en histoire et en agriculture, je suis un néophyte dans l’art de la collection. Avant de me joindre à l’équipe Collection et Recherche en mars dernier, à titre d’adjoint, Recherche en conservation, je n’avais jamais réfléchi aux processus de développement, de gestion et de rationalisation d’une collection. Comme historien, je n’avais jamais eu à choisir les artefacts qui devraient être inclus dans une collection et ceux qui devraient en être exclus. Du moins, jusqu’à ce que j’aie la chance de rechercher et de rédiger ma première proposition d’acquisition pour une batteuse Dion. En juillet dernier, le Comité des acquisitions de la SMSTC a approuvé ma proposition, heureuse conclusion d’un processus exhaustif auquel j’ai consacré de nombreuses heures de recherche et de discussion et pour lequel j’ai visité Saint-Anne-des-Plaines au Québec.

 

Examen de la batteuse Dion. Photo du MAAC.

Examen de la batteuse Dion. Photo du MAAC.

 

L’aventure a débuté lorsque Guy Charbonneau, maire de Sainte-Anne-des-Plaines, a approché le Musée au nom du propriétaire de la batteuse, M. Urgel Palin. M. Palin cherchait un nouveau foyer pour sa batteuse Dion datant des années 1920 après la vente de son entreprise de pièces de tracteur. Il avait acheté la batteuse de la famille du propriétaire original, qui l’avait utilisée sur sa ferme à La Plaine (Québec). La machine avait été entreposée pendant plus de 35 ans et était toujours dans son état d’origine, ce qui est rare pour une pièce d’équipement aussi vieille.

 

Les batteuses sont les ancêtres des moissonneuses-batteuses actuelles. Elles ont été développées en Europe à la fin du 18e siècle afin de séparer le grain de la paille et de le nettoyer en éliminant la balle. Elles ont permis de mécaniser la séparation du grain, opération qui était auparavant faite à la main, avec des fléaux et des plateaux de tarare. Au 19e siècle, les batteuses, qui étaient stationnaires, sont devenues plus spécialisées et plus mobiles lorsque les fabricants y ont ajouté des roues. Durant la deuxième moitié du 19e siècle, des fabricants canadiens, comme Waterloo et Macdonald and MacPherson, ont commencé à produire des batteuses.

 

Cachet du fabricant, La Société Dion & Frères Limitée, photo du MAAC.

Cachet du fabricant, La Société Dion & Frères Limitée, photo du MAAC.

 

En étudiant de façon plus approfondie cette acquisition potentielle, j’ai découvert que nous disposions de peu de renseignements au sujet de la compagnie Dion, ce qui était plutôt surprenant, considérant que la compagnie est toujours active aujourd’hui. Heureusement, avec l’aide de Luc Choinière, de Dion-Ag Inc., j’ai pu reconstituer l’histoire de la compagnie, fondée au début du 20e siècle. Les frères Amédée et Bruno Dion, tous deux vivement intéressés par la mécanisation agricole, avaient mis à l’essai de nombreux appareils sur leur ferme près de Sainte‑Thérèse de Blainville. En 1918, les frères avaient conçue et fabriqué leur propre batteuse, adaptée à leurs besoins. Les Dion se sont inspirés de la technologie utilisée dans l’Ouest canadien pour concevoir le cylindre de leur machine, une innovation pour les batteuses de l’Est du Canada. Les frères ont obtenu différents brevets et en 1920, la Société Dion & Frères Limitée fabriquait des batteuses dans une petite usine située sur la ferme. Les batteuses Dion étaient reconnues pour leur qualité et leur efficacité. Leurs principales caractéristiques et améliorations comprenaient leurs dispositifs d’alimentation et de coupe à courroies destinés prévenir le bourrage du cylindre ainsi que leurs batteurs et plateaux à paille facilitant la séparation et le nettoyage du grain.

 

Mon collègue, le conservateur Will Knight, et moi n’étions pas convaincus de pouvoir recommander l’acquisition de cette machine, malgré son excellente condition et sa provenance détaillée et le fait qu’elle représentait une innovation en matière de technologie. Elle était assez imposante et risquait d’occuper beaucoup d’espace dans l’entrepôt, espace qui se faisait déjà trop rare. De plus, le Musée disposait déjà d’une collection assez enviable de batteuses.

 

Messieurs Charbonneau et Palin nous ont toutefois convaincus. Comme la batteuse avait été fabriquée dans la ville voisine de Boisbriand, les deux hommes la considéraient comme un élément important du patrimoine de leur région et tenaient à ce qu’elle soit conservée dans la collection du Musée. En discutant avec eux, j’ai vite réalisé que la batteuse était plus qu’une simple machine. Elle est un symbole de l’histoire agricole et industrielle de la région et de l’inventivité, du dévouement et du travail acharné de ses habitants. Elle témoigne également de l’ingénuité de deux frères entrepreneurs qui, par la mécanisation, ont allégé le fardeau des agriculteurs. L’entreprise qu’ils ont créée de toutes pièces il y a près de 100 ans survit toujours, sous le nom Dion-Ag Inc., et demeure un fabricant canadien indépendant d’équipement agricole, ce qui est remarquable durant cette ère dominée par les multinationales.

 

En discussion avec M. Urgel Palin et des bénévoles rénovant un pan d’histoire, la Grange-écurie des Prêtres-Chaumont historique à Sainte-Anne-des-Plaines. Photo du MAAC.

En discussion avec M. Urgel Palin et des bénévoles rénovant un pan d’histoire, la Grange-écurie des Prêtres-Chaumont historique à Sainte-Anne-des-Plaines. Photo du MAAC.

 

Cette première expérience de développement de collection a été vraiment exceptionnelle. J’ai rencontré des personnes formidables, passionnées par leur patrimoine agricole, y compris un groupe de bénévoles qui restauraient une grange historique dans le centre-ville de Sainte-Anne-des-Plaines. J’ai également pu contribuer à la conservation d’une machine exceptionnelle pour les générations futures. Mais plus encore, le processus a donné un visage humain à la collection. Les artefacts ne font pas que documenter l’évolution des sciences et technologies de l’agriculture et des aliments au Canada, ils racontent également l’histoire des gens qui les ont conçus, fabriqués et utilisés ainsi que celle des communautés qu’ils ont fondées.

 

Liens Web :

 

Fléaux :

http://techno-science.ca/fr/collections-recherche/collection-point.php?id=1966.0606.001

 

Plateau de tarare :

http://techno-science.ca/fr/collections-recherche/collection-point.php?id=1969.1133.001

 

Batteuse Macdonald and MacPherson :

http://museeaac.techno-science.ca/fr/collections-recherche/artefact-batteuse-standard-macdonald-et-macpherson.php

 

Batteuse Waterloo :

http://museeaac.techno-science.ca/fr/collections-recherche/artefact-batteuse-champion-waterloo.php

 

Brevet canadien :

http://brevets-patents.ic.gc.ca/opic-cipo/cpd/fra/brevet/217574/sommaire.html

 

Remerciements :

Merci à M. Urgel Palin pour sa contribution à la collection du Musée de l’agriculture et de l’alimentation du Canada. On ne peut qu’admirer sa passion pour la machinerie agricole et sa détermination à la conserver.

Merci à M. Guy Charbonneau, maire de Sainte-Anne-des-Plaines, qui a joué un rôle crucial dans l’acquisition de cet artefact. Son dévouement pour la préservation du patrimoine agricole de sa collectivité est grandement apprécié.

Merci à M. Luc Choinière, de Dion-Ag Inc., qui nous a aidés à retracer l’histoire du fabricant. Sa contribution a été essentielle à la réussite de cette acquisition.

 

Références :

Robert N. Pripps, Threshers, History of the Separator, Threshing Machine, Reaper and Harvester, Osceola, Motorbooks International, 1992. 128 p.

Nos examens et nos discussions se sont déroulés dans un espace public passablement occupé. Plusieurs visiteurs présents venaient du vaste complexe hospitalier de Manipal, voisin du musée.

Université d’été en Inde

Du 20 au 24 juillet, j’étais l’un des professeurs chargés d’un cours d’été inspirant et stimulant au Manipal Center for Philosophy and Humanities (MCPH) en Inde (co- organisé par le projet Cosmopolitanism and the Local in Science and Nature). Des étudiants diplômés venant de partout en Inde s’étaient réunis pour une semaine pour étudier le thème « Objets scientifiques et cosmopolitisme numérique ». Nous écartant du format traditionnel du séminaire, Varun Bhatta (MCPH), Roland Wittje (IIT Chennai) et moi-même avons organisé une visite au Musée d’anatomie et de pathologie de la faculté de médecine de l’Université de Manipal. Le musée sert principalement à l’enseignement de la médecine, mais il joue un rôle de plus en plus important pour l’éducation et la sensibilisation des habitants de la région.

Les participants examinent un spécimen dans la section consacrée au système nerveux central.

Les participants examinent un spécimen dans la section consacrée au système nerveux central.

Nous nous sommes séparés en six groupes pour examiner et commenter les objets exposés. Chaque groupe a procédé à un examen critique basé sur des questions ou des directives précises, par exemple « analyser les biais dans les expositions », « noter les réponses personnelles » « analyser les éléments locaux et cosmopolites d’un spécimen ou d’un objet exposé », « proposer d’autres sujets d’exposition » et « analyser les processus – techniques et culturels – ayant contribué à la production de l’objet final ».

J’étais plutôt nerveux à l’idée d’offrir cette séance avec des spécimens humains, moi qui étais plus habitué à utiliser des artéfacts conçus avec intention et fabriqués de métal, de bois, de verre et de plastique. Est-ce que les étudiants seraient en mesure de « disséquer culturellement » les spécimens dans le contexte scientifique apparemment étanche de l’exposition?

Préparation, choix, outils et techniques – un spécimen de cœur comme artéfact culturel.

Préparation, choix, outils et techniques – un spécimen de cœur comme artéfact culturel.

Les groupes ont fait des critiques brillantes (tout ça en 30 minutes), qui allaient bien au-delà du thème médical du musée. Les étudiants ont soulevé un certain nombre de questions relatives à la traduction (entre l’anglais et le kannada) pour des termes comme « monstre » dans l’énoncé « monstre anencéphalique », des préoccupations éthiques concernant la source des spécimens – des corps non réclamés qu’on retrouve en abondance à Manipal – et les répercussions de l’organisation et de l’exposition des spécimens comme des œuvres d’art; des questions culturelles au sujet du choix et de la présentation de certains thèmes et objets ainsi que de l’absence de mention ou de présentation des outils et des techniques utilisés pour préparer les spécimens; des questions au sujet des étiquettes, de la langue et de l’auditoire (les panneaux les plus grands étaient tous en anglais), des choix – techniques et culturels – qui avaient rendu notre rencontre possible. Ils ont abordé les notions d’objectivité dans la formation médicale et la pratique de la médecine et ont relevé des thèmes relatifs au sexe des spécimens dans toute l’exposition.

Nos examens et nos discussions se sont déroulés dans un espace public passablement occupé. Plusieurs visiteurs présents venaient du vaste complexe hospitalier de Manipal, voisin du musée.

Nos examens et nos discussions se sont déroulés dans un espace public passablement occupé. Plusieurs visiteurs présents venaient du vaste complexe hospitalier de Manipal, voisin du musée.

Remarquablement, nous avons rapidement analysé les spécimens et les objets exposés en procédant à une observation attentive, en posant des questions et en utilisant plusieurs points de vue. L’Inde dispose de vastes collections d’instruments scientifiques, de spécimens et d’archives inexplorées. Ces collections offrent un potentiel incroyable pour ce type d’exploration ouverte de groupe, qui permet de créer de nouvelles approches en matière d’enseignement, de recherche et de préparation d’expositions.

Fabriqué localement v. 1950? Plusieurs de ces modèles anatomiques en bois et en plâtre étaient présentés. Ils étaient tous identiques, mais présentaient différents systèmes anatomiques.

Fabriqué localement v. 1950? Plusieurs de ces modèles anatomiques en bois et en plâtre étaient présentés. Ils étaient tous identiques, mais présentaient différents systèmes anatomiques.

Un étudiant de l’Université Tribhuvan administre de l’oxyde de diéthyle au moyen d’un masque de Schimmelbush. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Les liens éther-nels entre Calgary et Katmandou

La Dre Jan Davies, professeure d’anesthésie et professeure agrégée de psychologie à l’Université de Calgary, a communiqué avec moi l’été dernier parce qu’elle voulait faire don de quelques instruments au Musée au nom du Foothills Medical Centre. Elle possédait en effet des objets susceptibles de combler certaines des lacunes de la collection sur le plan technique, tout en reflétant l’aspect culturel des travaux et de la recherche dans le domaine médical.

Collection de tubes pharyngés Tudor-Williams utilisés dans les salles d’opération du Foothills Medical Centre (FMC) de Calgary, en Alberta. Mention de source : Dre Jan Davies.

Collection de tubes pharyngés Tudor-Williams utilisés dans les salles d’opération du Foothills Medical Centre (FMC) de Calgary, en Alberta. Mention de source : Dre Jan Davies.

Parmi les objets en question se trouvaient quelques articles du Dr Roger Maltby, autrefois anesthésiologiste au FMC et professeur émérite en anesthésiologie à l’Université de Calgary. Or, ces articles, un masque de Schimmelbush et un inhalateur Epstein-Macintosh-Oxford dans sa mallette originale, avaient été employés pour enseigner la médecine au Népal durant les années 1980.

Robuste et portable, ce nébuliseur E. M. O. était conçu pour administrer un mélange d’air et d’oxyde de diéthyle (éther). Il est accompagné d’un livret de directives et d’une mallette de voyage à laquelle est encore attachée une vieille étiquette des lignes aériennes Canadien International. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Robuste et portable, ce nébuliseur E. M. O. était conçu pour administrer un mélange d’air et d’oxyde de diéthyle (éther). Il est accompagné d’un livret de directives et d’une mallette de voyage à laquelle est encore attachée une vieille étiquette des lignes aériennes Canadien International. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Au début des années 1980, l’Organisation mondiale de la santé prévoyait qu’il faudrait au moins 27 anesthésiologistes pour répondre à la demande durant cette décennie. Or, les systèmes en place ne permettaient pas d’en former un si grand nombre en si peu de temps. Quelques années plus tard, on ne comptait encore que sept de ces spécialistes pour l’ensemble du Népal, tous postés dans des hôpitaux de Katmandou, hors de portée des habitants des autres régions du pays.

Le masque de Schimmelbush est doté d’une rainure peu profonde sur son pourtour, conçue pour recevoir les petites fuites d’anesthésiant liquide. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Le masque de Schimmelbush est doté d’une rainure peu profonde sur son pourtour, conçue pour recevoir les petites fuites d’anesthésiant liquide. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Au printemps 1984, on a donc demandé à l’Université de Calgary de participer à l’établissement d’une formation en anesthésiologie à l’Université Tribhuvan de Katmandou. Le Dr Maltby avait alors accepté le poste de coordonnateur de l’équipe canadienne, et ce, même s’il n’avait aucune expérience en matière d’élaboration de programmes adaptés aux circonstances de pays en voie de développement. L’hiver dernier, lors d’une conversation téléphonique, le Dr Maltby a expliqué sa décision en supposant qu’on ne lui aurait pas demandé d’exercer ces fonctions si on ne l’avait pas jugé capable de le faire.

Je considère pour ma part que ce commentaire occulte l’importance du rôle qu’il a joué. Il a en effet consacré non seulement des mois à la fois au Népal pour mettre le programme en place, mais aussi des années à planifier, à évaluer et à analyser les diverses composantes. S’il maintient que « ce programme a toujours été le leur », nous savons que le Dr Maltby a été essentiel à sa réalisation.

Un étudiant de l’Université Tribhuvan administre de l’oxyde de diéthyle au moyen d’un masque de Schimmelbush. Mention de source : Dr Roger Maltby.

Un étudiant de l’Université Tribhuvan administre de l’oxyde de diéthyle au moyen d’un masque de Schimmelbush. Mention de source : Dr Roger Maltby.

bob lee

« Je préfère ne pas en parler »

Les aventures d’un spécialiste de l’histoire orale : « Je préfère ne pas en parler »

En avril, je me suis enfin rendu dans la région du Wild Rose. Mon voyage avait deux buts : d’abord, d’y promouvoir notre musée auprès des fanatiques de la fiction à l’Expo de Calgary à réputation renommée; ensuite, d’y amorcer mon projet « Échos » sur l’histoire de la métallurgie et des mines sur lequel je travaillerai pendant un an. Ce projet me requière d’interviewer près de 70 personnes ayant joué un rôle prépondérant dans notre histoire minière, métallurgique et pétrolière. Comme je prévoyais déjà me rendre à Calgary pour assister à Comiccon, j’ai décidé d’en profiter pour rencontrer quelques-uns des vétérans du monde des ressources naturelles. Et l’Alberta regorge d’experts en la matière! J’ai été chanceux : le premier spécialiste que j’ai interviewé était nul autre que Bob Lee, personnalité fort connue du secteur de la métallurgie.

Robert Lee est né et a grandi à Montréal. Il a amorcé sa carrière chez Air Liquide Canada à titre d’adjoint de recherche en métallurgie, où il a tôt fait de se découvrir des talents d’innovateur, ayant amélioré de nombreuses facettes de la science du métal. Il est rapidement devenu un grand leader en gestion de la métallurgie, ayant été nommé responsable du service de la recherche puis directeur de la recherche et de la technologie chez Air Liquide. À la fin de sa carrière dans cette entreprise, Bob Lee était détenteur de plus de 200 brevets qui lui ont valu de nombreux prix prestigieux, dont une reconnaissance de l’Ordre du Canada et la Médaille du jubilé de diamant de la reine Elizabeth II.

Lors de notre entrevue, il portait une cravate aux couleurs de son alma mater, ce qui coïncidait plutôt bien avec mes premières questions sur ses études à l’Université McGill. « À l’époque, on disait le département de genie des métaux, mais aujourd’hui, on parle plutôt de génie des matériaux. Et certains des travaux que j’ai faits à l’université, eh bien, je préfère ne pas en parler… »

 

Bob Lee pendant son entrevue à Calgary.

Bob Lee pendant son entrevue à Calgary.

« À l’époque, on disait le département de génie des métaux, mais aujourd’hui, on parle plutôt de génie des matériaux.

Et certains des travaux que j’ai faits à l’université, eh bien, je préfère ne pas en parler… »

∼ Bob Lee

 

 

 

 

Mais j’ai su subtilement sonder davantage le sujet, et il s’est ouvert à propos de ses années d’étudiant ainsi que de quelques expériences « moins bien calculées » ayant nécessité de l’alcool, du jus de raisin, et même un peu de mercure! Et ses anecdotes de carrière étaient tout aussi colorées! J’ai appris qu’une de ses plus importantes réalisations, l’idée d’un bouchon ou obturateur poreux qui permet au gaz de s’élever du fond d’une poche (le récipient utilisé pour transporter et verser des métaux en fusion) afin de pouvoir mélanger l’acier, lui est venue… en prenant son bain!

« J’étais assis dans ma baignoire lorsque m’est survenue une flatulence, un « prout » pour ainsi dire! J’ai fait “oh!”, et ça m’a donné une idée. Et voilà comment j’en suis venu à recevoir le plus important prix de l’AIME, l’American Institute of Mining, Metallurgical and Petroleum Engineers! » Et il a littéralement raconté cette histoire lorsqu’on lui a décerné ce prix en 2010!

Il était toutefois évident, tant pour moi que pour lui, que cette anecdote flatulente était une version bien simplifiée de l’histoire réelle. En fait, l’invention de son réputé bouchon poreux a nécessité beaucoup plus de temps et d’efforts qu’il en faut pour prendre un bain. Pour pouvoir obtenir des températures homogènes et la composition chimique que requiert le métal en fusion, le scientifique a dû trouver une façon pour injecter le gaz depuis le fond d’une poche de coulée. Mais pour ce faire, il lui fallait de la brique poreuse, ce qui, hélas, n’existait guère à l’époque. Des entreprises plutôt réfractaires à l’idée lui ont montré la porte, ne vantant les mérites que des matériaux denses et compacts à longue vie utile, par opposition à de la brique « pleine des trous ». Mais finalement, un laboratoire de céramique du gouvernement canadien l’a aidé, après moult essais, à concevoir la matière poreuse voulue pour élaborer son fameux obturateur. Ces technologies et procédés novateurs ont changé la façon de fabriquer l’acier partout dans le monde, ayant rendu les procédés beaucoup plus sécuritaires et les produits de meilleure qualité. M. Lee affirme fièrement que, à ce jour, il s’agit là de son plus grand défi et de la plus belle réussite de toute sa carrière.

Brevet de Bob Lee et Guy Savard pour le traitement du métal en fusion au moyen d’oxygène.

Brevet de Bob Lee et Guy Savard pour le traitement du métal en fusion au moyen d’oxygène.

Le docteur honorifique est également considéré comme un expert dans les domaines du gaz, de l’énergie, de la combustion, des pâtes et papiers, de l’environnement, de l’entomologie et de la cryobiologie. Qui plus est, il a travaillé chez Hydrogenics, ayant collaboré au financement et à l’élaboration de la pile à hydrogène, aux balbutiements du projet. Il a même aidé la société Seagram à concevoir un procédé pour faire vieillir l’alcool en y injectant de l’oxygène …au moyen de son bouchon poreux! Cette technique qui a considérablement accéléré le vieillissement de l’alcool est encore utilisée de nos jours pour transformer le vin en porto.

Aujourd’hui, à 91 ans, Bob Lee n’a aucune intention de ralentir la cadence. Bien qu’à la retraite, il agit toujours à titre de conseiller technique indépendant chez Air Liquide, et affirme avoir encore une multitude d’idées d’inventions en tête! Peut-être devrait-il se faire couler un autre bain?

Steel Irony, juillet 2012, avec la permission de l’Association for Iron and Steel Technology (AIST).

Steel Irony, juillet 2012, avec la permission de l’Association for Iron and Steel Technology (AIST).

Remerciements :

Merci à Bob Lee pour m’avoir accordé une entrevue des plus plaisantes. Bob, votre combinaison d’expérience, d’expertise et d’humour est une vertu qui devrait tous nous inspirer, et votre apport au projet sur les mines et la métallurgie est grandement apprécié.

Sources :

American Institute of Mining, Metallurgical, and Petroleum Engineers; reconnaissance « AIME Honorary Membership », 2010.

http://www.aimehq.org/programs/award/bio/robert-gh-lee (mis à jour en 2015).

ASRL; bulletin trimestriel no 163, vol. XLIX, no 3, octobre-décembre 2012, pp.124-125.

Lee, Robert; entrevue avec Robert Lee pour le projet « Échos » sur l’histoire de la métallurgie et des mines, le 16 avril 2015. Calgary (Alberta); rencontre en personne, avec William McRae.

Air Liquide, Method and Apparatus for Treating Molten Metal with Oxygen, 1958;

http://www.google.com/patents/US2855293.